Le vent d'est continua de souffler sur la vallée de Bakka, apportant chaque été la poussière des collines rouges. Les générations se succédèrent. Les enfants naquirent sous les mêmes tentes.
Les vieillards racontèrent d'autres histoires. Peu à peu, la Maison de pierre demeura, mais la voix qui l'avait élevée s'effaça des mémoires. La trace de l'édification disparut des chants, les gestes des pèlerins perdirent leur sens, ne laissant que le marbre froid sous le soleil.
Un jour, un chef de caravane nommé ʿAmr ibn Luhay prit la route du nord vers la contrée de la Balqāʾ, en Syrie. Là-bas, il vit les hommes s'incliner devant des figures taillées dans la roche. Il revint à Bakka en portant sur sa monture une statue de pierre rouge nommée Hubal. Il posa l'idole au cœur du temple vide.
Peu après, la guerre divisa les clans de la plaine. Mudad ibn ʿAmr, le dernier chef des , vit ses guerriers tomber les uns après les autres sous les flèches. Ses tentes brûlaient.
Avant de fuir la vallée sous les flèches de ses ennemis, il se rendit au puits de Zamzam.
Il jeta dans la fosse deux gazelles d'or massif, des épées de fer et des armures de bronze. Puis il fit rouler de grands blocs de calcaire dans le gouffre et nivela le sable rouge.
L'eau cessa de couler. La source disparut sous la terre sèche, et son emplacement fut oublié des hommes. Trois cent soixante statues de pierre et de bois entourèrent la Kaaba noire, leurs visages muets fixés sur la cour vide.
Des siècles plus tard, un homme dormait dans l'enceinte sacrée, à l'ombre de la muraille. ʿAbd al-Muṭṭalib vit en songe une silhouette lui désigner la terre sèche, entre les deux idoles de pierre de la colline.
Le matin, il se tint à cet endroit précis avec son fils unique, al-Ḥārith. Il enfonça sa pioche de fer dans le calcaire mêlé de sable. Le métal heurta un obstacle rigide.
Il écarta la poussière rouge. Les deux gazelles d'or apparurent, ternies par l'obscurité de la terre, suivies des vieilles épées de . Sous les métaux précieux, un limon sombre et frais humecta ses doigts. Puis l'eau claire jaillit à nouveau, remplissant le puits de Zamzam sous le soleil de Bakka.
Les oiseaux du désert revinrent boire au creux de la roche.
Une nuit d'hiver, le silence enveloppa les ruelles de La Mecque. Dans une petite pièce aux murs de briques crues, une femme nommée Āminah mit au monde un fils.
L'enfant était un orphelin. Son père, ʿAbdallāh, reposait déjà sous le sable du nord, décédé avant sa naissance. La mère prit le nouveau-né dans ses bras de laine. On lui donna le nom de .
Dehors, le vent froid soufflait sur les angles de la Kaaba. Les constellations d' brillaient dans la nuit noire, dessinant leurs lignes de feu au-dessus des montagnes.
En l'an huit de l'Hégire, une rumeur de pas fit trembler le sol de la vallée. Dix mille hommes entrèrent dans la plaine de Bakka sous la lumière du matin.
s'avança vers le temple sur sa chamelle blanche, al-Qaswāʾ. Il tenait à la main un arc de bois poli, son manteau noir glissant sur ses épaules. Il contourna la muraille de pierre, puis il s'arrêta devant Hubal et les trois cent soixante idoles alignées dans la poussière.
Il ne descendit pas de sa monture. Il leva son arc et pointa l'extrémité du bois vers la poitrine de la statue de pierre rouge.
La statue vacilla. Pendant un instant, elle sembla résister sur sa base de calcaire.
Puis elle bascula, se brisant sur les dalles de la cour dans un nuage de poussière rouge. L'homme continua son geste, désignant une à une les figures de bois peint et de grès taillé. Les statues tombèrent les unes après les autres, éclatant en morceaux sur le sol.
Sa voix s'éleva, calme et claire dans la plaine :
— La vérité est venue, dit l'homme. Le faux a disparu. Car le faux est voué à disparaître.
Puis descendit de sa monture. Il franchit le seuil de bois et entra dans la Maison vide. Sous le plafond de poutres sèches, il leva les mains, ses paumes ouvertes vers le ciel. Le vent passa entre les murs nus de la Kaaba.
Le temple noir était à nouveau vide. Plus aucun visage de pierre ne cachait la muraille construite par et son fils. Le vent de la combe y pénétrait sans obstacle, balayant les derniers débris de bois brisé.
À l'orient, la lumière naissante frappa la pierre de repère enchâssée dans l'angle. Au fond de la cour, l'eau claire de Zamzam coulait dans le bassin de pierre.
Le vent passa sur la colline. Il ne restait aucune trace des anciens pas.
Au-dessus des collines de Bakka, les mêmes étoiles se levaient déjà.
Les paroles qu'un vieillard avait confiées au vent tournaient encore dans les ravins de Bakka.