Le soleil descendait derrière les crêtes occidentales, étirant l'ombre noire du grand chêne sur les dalles de pierre calcaire. La chaleur de midi s'était dissipée, remplacée par le premier souffle frais qui montait des ravins. Devant le plat de cèdre où le veau rôti reposait intact sous la graisse figée, les trois étrangers se tenaient immobiles. Leurs visages clairs restaient lisses, mais leurs yeux s'étaient détournés d' pour fixer l'est, là où le plateau de Canaan s'abaissait brusquement vers la faille du Jourdain.
Le messager du milieu rompit le silence. Sa voix n'avait plus la douceur de l'annonce d' ; elle était lourde et froide comme le bronze.
— Nous allons détruire les habitants de cette cité, dit-il en désignant les profondeurs de la plaine. Ses habitants sont injustes.
fit un pas en arrière. Ses doigts se serrèrent sur sa tunique de laine grise. Au fond de la faille géologique, là où la terre descendait plus bas que les eaux de la grande mer, s'élevaient les murs de Sodome et de Gomorrhe. y vivait depuis le jour de leur séparation sur la crête d'Hébron.
ferma les yeux un instant. Dans l'obscurité de sa mémoire, le visage de son cousin reparut. Il revit adolescent, courant derrière lui dans la poussière d'argile rouge des faubourgs d'Ur, ses petites sandales trop grandes claquant sur le sol. Il se souvint des nuits froides sur la route de Harran, lorsque le garçon dormait roulé dans sa cape près des braises mourantes du foyer, et du poids de sa tête endormie contre son épaule. Le souvenir de son outre d'eau, presque vide, lors de la traversée du désert du Nord sous un ciel de cuivre, revint aussi. Ils avaient partagé la même poussière, le même exil. Les troupeaux aussi, sur les pentes de Canaan.
s'avança vers le messager. Ses genoux tremblaient sous le poids de ses années, mais sa voix monta, pressante.
— Détruirez-vous une cité où se trouvent trois cents croyants ? demanda-t-il.
Les trois étrangers répondirent ensemble, sans un souffle d'hésitation, leurs voix se mêlant en un seul accord sans relief :
— Si nous y trouvons trois cents croyants, nous ne détruirons pas la cité.
Le vent de terre tomba. regarda vers la crête de l'est, là-bas, derrière laquelle le plateau plongeait dans le vide. Aucun mouvement ne troublait la ligne de roche. Il fit un pas de plus, ses mains tendues, les paumes ouvertes vers le ciel. Un gémissement sourd sortit de sa poitrine. Ses lèvres tremblaient encore avant qu'il ne reprenne la parole.
— Et s'il s'y trouve deux cents croyants ?
— Nous l'épargnerons pour deux cents.
resserra ses doigts sur son bâton de bois d'olivier. Le bois était sec, poli par les années de marche. Ses phalanges blanchirent sous la pression. Il fit un pas vers les émissaires immobiles.
— Et s'il y en a quarante ?
— Nous retiendrons notre main.
La lumière du soir déclinait rapidement, jetant de longues traînées violettes sur les terrasses calcaires. sentait le froid de l'ombre l'envahir. Il tourna brièvement la tête vers le seuil de la tente. s'y tenait debout. Elle ne bougeait pas, les bras le long du corps, son regard fixe posé sur les étrangers, sa présence de pierre se découpant sur la toile sombre. se souvint alors du visage fermé de la femme de , de son silence hostile lorsqu'ils avaient traversé les fleuves ensemble, et de la façon dont elle s'était détournée d'eux le jour du départ.
Il reporta son regard sur les étrangers.
— Et s'il y en a quatorze ?
— Pour quatorze aussi.
Le front d' se plissa sous le vent frais.
— Et s'il y en a dix ?
— Pour dix également.
sentait sa gorge se nouer. Le chiffre descendait, et le silence des hauteurs d'Hébron semblait peser plus lourd à chaque refus des anges de nommer les croyants de la plaine. Il planta l'extrémité de son bâton dans une fissure de la dalle.
— Et s'il s'y trouve seulement cinq justes ?
— Même pour cinq.
Il ne restait plus rien. fit un dernier pas, si près des émissaires qu'il pouvait voir la clarté plane de leurs visages, dure et lisse comme le calcaire poli par l'eau des torrents.
— Et s'il s'y trouve un seul homme croyant ? Un seul juste ?
— Nous ne détruirons pas la cité pour un seul juste.
lâcha son bâton, qui tomba sans bruit sur la terre meuble au bord de la dalle. Sur le seuil de la tente, fit instinctivement un pas en avant, puis se figea de nouveau, les bras ballants.
— Mais s'y trouve !
L'ange du milieu leva la main, arrêtant les derniers murmures du soir sous le chêne.
— Nous savons mieux qui s'y trouve, répondit-il d'un ton sans appel. Nous le sauverons sûrement, lui et sa famille, sauf sa femme. Elle sera parmi ceux qui resteront en arrière pour être exterminés.
voulut parler encore, mais la clarté plane du visage de l'ange, dure comme la pierre des montagnes, l'arrêta.
— Ô , renonce à cela, dit le messager. Le décret de ton Seigneur est bel et bien venu. Un châtiment irréversible va leur parvenir.
Les épaules d' s'affaissèrent. Ses lèvres remuèrent sans qu'aucun son n'en sorte, puis il baissa lentement la tête.
Les trois hommes se détournèrent. Leurs mouvements étaient fluides, sans le balancement naturel de la marche des hommes. Ils ne reprirent pas le sentier des caravanes. Ils marchèrent vers l'est, coupant à travers la caillasse sauvage de la pente aride. les suivit des yeux jusqu'à ce que leurs tuniques blanches ne soient plus que trois points de lumière dans le crépuscule bleu de la vallée. Puis la crête de grès les déroba à sa vue.
resta seul sous le grand chêne de Mambré. Le silence s'établit sur la hauteur, immense et froid. Il se tourna vers la dalle où le repas de fête avait été servi quelques heures plus tôt. Le veau rôti à l'étouffée reposait sur le plat de cèdre, sa graisse blanche figée en croûte dure sur le bord du bois. Les galettes d'orge, cuites par , commençaient à durcir et à se craqueler sous le vent sec. Le lait caillé ne reflétait plus que les premières étoiles. Personne n'avait touché à la nourriture. s'assit sur la pierre, le dos appuyé contre le tronc rugueux du chêne, ses mains posées à plat sur ses genoux.
La nuit qui suivit fut pesante. Sous la tente de laine noire, demeurait immobile, assise sur la natte de jonc, les yeux fixés sur l'obscurité. marchait sous les chênes. La fraîcheur habituelle des nuits de Canaan n'était pas venue. L'air restait chaud, stagnant dans la cuvette des collines. Aucun chien ne jappa dans les campements voisins. Aucun criquet ne grésilla dans les buissons d'épines. Le silence était total, sans un souffle de vent pour agiter la toile de la tente.
Au milieu de la nuit, alors que les constellations avaient tourné vers l'ouest, ouvrit les yeux. Un changement s'était produit dans l'air. Le vent venait de se lever, soufflant depuis le sud-est avec une chaleur anormale. Il apportait avec lui une odeur lourde de bitume brûlé, de pierre calcinée et de soufre. se leva et marcha jusqu'à la limite du campement, mais l'obscurité était totale. La plaine invisible ne renvoyait aucun reflet, aucune lueur de feu, seulement cette odeur âcre qui collait à la gorge.
À l'aube, dès que la première ligne grise apparut au-dessus des montagnes de Moab, reprit sa marche. Il monta vers la crête calcaire la plus haute, celle qui surplombait la plaine du Jourdain.
Un silence absolu enveloppait la montagne. Même les oiseaux qui nichaient dans les falaises demeuraient immobiles. Aucun troupeau ne bougeait sur les pentes arides, et les bergers d'Hébron restaient immobiles près de leurs tentes, les yeux tournés vers l'est. attendit un cri ou le bruissement d'une feuille, mais rien ne vint.
regarda vers la plaine.
Là où s'étendaient la veille les palmeraies vertes du Jourdain et les vergers de Sodome, la terre avait changé de couleur. Une colonne de fumée noire, grasse et lourde, s'élevait du fond de la faille géologique. Elle montait tout droit vers le ciel pâle, semblable à la vapeur dense qui s'échappe d'une fournaise de briques en activité. La fumée s'étalait en s'élevant, formant un immense voile sombre qui masquait la clarté du soleil levant.
Sous cette cendre grise qui retombait lentement, la mer de sel brillait d'un éclat métallique et mort. La plaine entière était dévastée. planta son bâton de bois d'olivier dans une fissure de la roche calcaire. Ses genoux fléchirent, et il tomba sur le sol pierreux, posant son front contre la pierre froide. À ses pieds, la poussière grise effaçait peu à peu les traces de ses sandales.