Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 14La Brise du Brasier
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 14

La Brise du Brasier

10 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

La plaine d’Ur s’était remplie d'hommes avant le lever du jour. Pendant un mois, les charrettes avaient grincé le long des berges du canal, pliant sous la charge des troncs de tamaris et des souches de cèdre. La ferveur avait gagné chaque maison. Les femmes fiévreuses avaient promis d'apporter une branche pour leur guérison, les enfants avaient traîné des fagots d'épines dans la poussière. Au centre de la dépression argileuse, le bois s'élevait en une ziggourat noire, haute de dix coudées, dressée sous le ciel blanc. L’odeur de la résine de pin s’en échappait, lourde, sucrée, figée dans la poussière qui ne retombait jamais.

avait été convoqué au troisième jour, avec les autres artisans du temple, pour renforcer les jointures de la grande catapulte. Il n'avait pas refusé. Ses mains avaient serré les cordages de chanvre aux côtés des autres, ses doigts calleux nouant les mêmes nœuds qui retiendraient bientôt son fils. Il n'avait pas levé les yeux vers la cellule de briques crues où l'on gardait . Le soir, il était rentré seul, et Umaylah avait vu la poussière de résine collée à ses paumes sans lui poser de question.

regardait ce monticule depuis l'étroite lucarne de sa cellule. La pièce de briques crues était étroite. Elle sentait le goudron chaud et le sel. Un rayon de soleil oblique traversait la fente du mur, marquant sa tunique de lin d'une ligne blanche. Au sol, dans l'ombre d'une bûche de cèdre fendue déposée près de la porte par un garde, un petit gecko gris au ventre translucide glissait sans bruit. Ses pattes aux doigts ronds s'accrochaient à l'écorce rugueuse. Plus loin, au bord de la rigole d'eau saumâtre qui coulait le long du mur extérieur, une grenouille de vase coassait par intervalles réguliers, la gorge gonflée de boue séchée. ne bougeait pas. Ses paumes étaient posées sur ses cuisses. Le silence de la cellule était complet.


Le tumulte de la foule monta lorsque les premières torches furent approchées du bûcher. Le feu prit par le bas, là où les branches sèches de tamaris étaient entassées sur des lits de paille grasse. En quelques instants, la montagne de bois devint une colonne de feu. L’air se mit à vibrer avec force. La chaleur qui s’en dégageait repoussa les spectateurs à plus de cent coudées du bord de la fosse. Le grondement du brasier ressemblait à celui d'un fleuve en crue qui s'engouffre dans une gorge de pierre. L’air devint si brûlant au-dessus des flammes que les martinets du désert, tentant de traverser la plaine, s'enflammaient en plein vol. Leurs plumes noircissaient en une seconde. Ils tombaient dans les cendres comme des pierres de charbon éteintes.

Haizan marchait le long des cordages de la grande catapulte de pin brut qu'il avait dressée sur le talus. Sa voix grêle se perdait dans le vent chaud. Ses mains, noires de graisse de mouton, désignaient les axes de bois dur qui commençaient à gémir sous la tension. Les gardes saisirent . Leurs mains étaient calleuses, pressées par la peur de la fournaise proche. Ils le jetèrent sur la plate-forme de bois. Ils prirent les grosses cordes de chanvre brut, al-kuthuf, épaisses comme le bras d'un enfant, et serrèrent ses poignets et ses chevilles contre les montants. Le chanvre rêche scia la peau d', y laissant des marques rouges où la sueur faisait piquer le sel. ne lutta pas. Il laissa ses membres s'aligner sur le bois. Autour de la fosse, la foule immense s'était figée ; même les prêtres sur les talus oublièrent leurs incantations.

L’ordre de tir tomba comme un coup de maillet. Le levier de retenue fut libéré. La grande poutre de pin grinça sous l'effort, un cri de bois sec qui monta au-dessus du grondement du feu. Le contrepoids de pierre lourde tomba dans la poussière. fut projeté dans l'espace.

Le vent de la chute lui fouetta le visage, emportant son souffle. La plaine d'Ur tourna au-dessus de lui, le ciel blanc remplaçant la terre grise. Le brasier s'approcha à une vitesse immense. La chaleur monta comme un mur de briques chauffées au rouge. Au milieu de ce mouvement rapide, alors que l'air sifflait à ses oreilles et que le rugissement des flammes s'ouvrait pour l'avaler, ouvrit les lèvres. Sa voix fut basse, régulière, dénuée de tremblement. Il prononça la formule d'une confiance sans réserve :

Hasbiya Allāh wa niʿma al-Wakīl.

Il n'y eut pas de cri céleste. Aucun ange n'apparaissait ; c'était un abandon total à son Seigneur au-dessus du gouffre de feu.

Le monde changea.


Au moment où l’ordre s’accomplissait, le feu cessa soudain de respirer. Son grand souffle d'aspiration s'arrêta net. Le vent furieux qui alimentait la fournaise tomba en une seconde. Les flammes étaient toujours là, immenses, dressées contre la plaine, mais elles ne dévoraient plus. Elles conservaient leur éclat, mais leur morsure avait disparu.

ressentit d'abord un silence immense. Puis vint la fraîcheur d'un air humide, une brise légère qui rappelait le parfum de la terre mouillée après l'averse. Les cordes de chanvre noircirent lentement, tombant de ses poignets et de ses chevilles en un fin nuage de cendres grises, sans que la moindre brûlure n'effleure sa peau. Il fit un pas sur le sol noirci. Sous ses pieds nus, le bitume brûlant s'était figé, devenant tiède. Il regarda la terre grise sous ses semelles. À cet instant précis, une mousse verte commença à sourdre des fentes de l'argile. Puis un brin d'herbe tendre apparut. Puis une petite fleur sauvage de Shinar s'ouvrit lentement au milieu de la cendre froide. Sa tunique de lin blanc n'avait pas une seule tache de suie. Ses cheveux n'étaient pas roussis. s'assit tranquillement sur la mousse fraîche, découvrant pas à pas l'oasis préservée au centre du cercle des flammes immobiles.

Il ferma les yeux un instant. La lumière qui traversait ses paupières n'était plus rouge, mais dorée et douce. Une goutte de rosée, suspendue à la tige fine d'une herbe nouvelle, glissa et tomba sur son pouce sans s'évaporer. Le silence bruissait doucement du frémissement d'une jeune feuille verte qui s'ouvrait sous son regard.


Du haut de la terrasse supérieure de son palais de briques cuites, le roi observait la fosse à travers le filtre de la fumée noire. Ses mains étaient posées sur la balustrade de lapis-lazuli. Ses doigts se serraient sur la pierre bleue jusqu'à ce que ses ongles perdent leur couleur. Il s'attendait à voir la silhouette noire s'effondrer parmi les cendres du bûcher.

Le vent de l'est tourna, dégageant l'air. Le roi plissa les yeux. La chaleur montante faisait vibrer l'atmosphère, et il crut d'abord que les ondulations thermiques déformaient sa vision. Il changea d'angle, s'appuyant plus fermement sur le parapet de lapis. Ce qu'il voyait ressemblait à un mirage de la steppe : , debout puis assis calmement au milieu des flammes, intact dans sa tunique blanche, sur une tache de terre verte. Le roi ferma les yeux, les rouvrit, attendant que l'illusion se dissipe sous le soleil blanc. Mais l'image demeura, nette, indéniable. Sa couronne de bronze parut lourde sur son front moite. Sa bouche s'ouvrit légèrement. Il murmura d'une voix basse que les courtisans n'osèrent pas interrompre :

— Ô , quel excellent Seigneur est ton Seigneur !

La foule, en bas dans la plaine, s'était tue. Le silence s'étendit sur les dalles de briques d'Ur. L'empire de bronze et d'argile venait de se briser sur la douceur d'un brasier qui ne respirait plus.


Le feu s'éteignit lentement au milieu de l'après-midi, laissant place à une immense étendue d'argile grise et de cendres tièdes. se leva. Il marcha sur la terre refroidie d'un pas tranquille, s'éloignant de la fosse.

Lorsqu'il franchit le cercle des spectateurs, les gens reculèrent devant lui comme devant un spectre. Sa tunique blanche brillait sous le soleil déclinant. Aucun fil de lin n'était noirci. Ses pieds nus étaient propres, libres de toute trace de bitume. Le seul signe physique de son séjour au cœur du brasier était son front, perlé d'une sueur légère et froide, yashahu jabīnuh, la sueur que donne la fraîcheur printanière d'une oasis après la chaleur du jour.

se tenait au milieu du premier rang de la foule. Ses mains étaient croisées sous son manteau de laine brune, serrées contre ses flancs pour retenir le tremblement de ses membres. Il ne fit pas un pas vers son fils. Il ne leva pas la main pour le toucher. Ses yeux fatigués évitèrent de croiser le regard d'. Il fixa seulement le front humide du jeune homme, là où la sueur brillait sous la poussière. Ses lèvres remuèrent sous sa barbe grise. Il murmura pour lui-même, d'une voix basse et brisée que la foule proche n'entendit pas :

— Quel excellent Seigneur est ton Seigneur, ô .

À ses côtés, Umaylah se tenait immobile. Son poignet gauche, dépourvu du bracelet de cuivre qu'elle avait porté si longtemps, était caché sous sa manche de laine. Elle regarda s'éloigner vers le nord-ouest sans faire un geste, le visage calme, acceptant sa survie comme le signal du départ. Elle resta debout près d', sa présence s'ancrant définitivement dans la terre de Mésopotamie qu'elle ne quitterait plus.


À l'aube du jour suivant, le ciel était gris de poussière fine. , et se tenaient devant la porte nord de la cité de Hurmuzjard. Leurs bagages étaient maigres : deux outres en peau de chèvre remplies d'eau douce, une besace de laine contenant quelques pains d'orge durcis et leurs manteaux de marche.

marchait en silence, son voile sombre drapé sur ses épaules. Son regard fixe ne se tourna pas vers les remparts de briques. tenait son bâton de frêne à la main droite, ses yeux clairs fixés sur l'horizon vide de l'ouest. s'arrêta une dernière fois avant de franchir le fossé d'eau limoneuse. Au loin, dans l'ombre de la grande porte de bois brut de la cité, la silhouette d' et celle de Umaylah formaient deux taches sombres et immobiles, presque confondues avec le bois usé des montants. Aucun geste d'adieu ne fut échangé. Leurs silhouettes commencèrent à s'effacer sous le vent de sable qui s'élevait.

se détourna. Il fit un pas vers le désert, là où la plaine de Shinar rejoignait la steppe infinie. et le suivirent de près. Leurs sandales firent crisser le calcaire sec du chemin de caravanes. Ils marchaient vers l'Ouest, vers la terre que leur Seigneur avait bénie pour l'univers.


Nous dîmes : « Ô feu, sois fraîcheur et paix pour . »

Sourate Al-Anbiya, 21:69

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