Le voyage depuis les plaines de Canaan avait usé ses articulations. marchait le pas lent, le talon pesant sur le calcaire de la vallée, ses doigts serrés sur le bois sec de son bâton de marche. Sa barbe était désormais d’une blancheur uniforme, pareille à la laine lavée des troupeaux de Mamré, et la poussière grise du désert s’était incrustée dans les rides profondes de son front.
Lorsqu’il franchit le dernier col étroit qui s’ouvrait sur la plaine de Bakka, le soleil était déjà bas. La lumière jaune rasait le fond du cirque rocheux, étirant démesurément l’ombre des collines.
s’arrêta sur une éminence de terre rouge. Ses yeux cherchèrent d’abord le campement.
À l’ombre d’un grand acacia au feuillage épineux, près de la margelle de Zamzam, la vie s'était réinstallée. Une tente de poil de chèvre noir se dressait là, d’où montait une fumée mince et bleue. Au loin, une silhouette de femme s’activait près d’un foyer ; un jeune enfant assis sur une natte jouait avec des éclats de poterie rouge, et un chien de chasse, maigre et fauve, dormait la truffe dans ses pattes.
Mais le regard du vieillard dévia vers un espace vide, à quelques pas de l’arbre.
Là où se dressait autrefois la tente de , il n'y avait plus que le silence. La terre y était plus claire, délimitée par un cercle de pierres grises à demi enfouies sous le sable. Au centre de ce cercle, un reste de cendres froides s'était solidifié sous les pluies passées, colonisé par une herbe sèche et jaune qui pointait entre les fissures.
resta immobile de longs instants. Il observa le vent soulever les brins d’herbe du foyer éteint, puis il reprit sa marche.
était assis sur une roche plate, le dos courbé. Il tenait entre ses cuisses un arc de roseau dont il grattait le bois avec un éclat de silex tranchant pour en égaliser la courbure. Ses épaules s’étaient élargies, durcies par les années de chasse dans les ravins de Bakka. Son visage avait pris les traits fermes des hommes du désert, marqués par le vent et le sel.
Au bruit des pas, le chien se leva en grondant, puis se tut. leva les yeux.
Il posa son éclat de silex et se leva. L’arc resta sur ses genoux un instant avant de glisser sur le sable.
L’adolescent du mont Mina était devenu un homme dont la stature dépassait celle de son père. Le salut fut sobre, sans éclats de voix. s’approcha, posa sa main large et calleuse sur l’épaule d’, et pressa doucement le vieux muscle fatigué par la route.
— Tu es venu, dit . Sa voix était basse, assurée.
inclina la tête. Ils s’assirent côte à côte sur la roche tiède. De là où ils se tenaient, le monticule rouge au centre de la plaine barrait l’horizon, plus élevé que le sol environnant, couvert de cailloux calcinés.
regarda l’arc de roseau posé à leurs pieds, la corde de boyau tressé qui traînait dans la poussière.
— Ô Isma'il, dit le vieillard. Sa main serra le pommeau de son bâton. Allah m'a donné un ordre.
Le grattage du silex s’était interrompu dans la combe. Le vent s’engouffra sous l’acacia, agitant les feuilles sèches avec un sifflement de sable. ne bougea pas. Ses doigts se serrèrent sur le bois de l’arc, puis se relâchèrent lentement. Le bois frappa la pierre avec un son sec, semblable au choc du manche d’olivier contre la gorge de Mina. Les deux hommes ne dirent rien.
— Fais ce que ton Seigneur t'a ordonné, répondit l’homme.
— Et tu m'aideras ? demanda .
— Je t'aiderai.
leva son bâton et pointa l’extrémité vers le monticule de terre rouge qui s’élevait au centre de la plaine.
— Allah m'a ordonné de bâtir une Maison ici.
Le lendemain, dès que le soleil franchit les crêtes de l'est, ils montèrent sur le monticule. portait deux pioches de bronze lourd à son épaule. tenait une pelle de bois dur.
Ils commencèrent à chercher. La terre y était compacte, mêlée de graviers durs et de débris de calcaire.
désigna un endroit près du sommet du dôme de terre. Ils frappèrent le sol. Les pioches de bronze résonnèrent sèchement, soulevant des nuages d’une poussière ocre qui leur collait à la peau et leur brûlait la gorge.
Ils creusèrent pendant des heures sous un soleil qui montait rapidement, effaçant les ombres. Leurs reins étaient douloureux. Le vieillard devait s’arrêter à chaque dizaine de coups, sa respiration sifflante, les mains rougies par le bois du manche. Mais sous le sable et la terre battue, ils ne trouvaient que la roche stérile et brute des collines, sans tracé ni fondation.
À la mi-journée, ils durent s’arrêter. Ils s’assirent au fond de la fosse stérile, les tempes battantes, leurs gourdes d’eau presque vides. La plaine de Bakka vibrait sous la chaleur. Il n’y avait aucune direction à suivre.
C’est alors qu’un vent sec s’éleva du fond de la vallée.
Ce n’était pas la brise habituelle du désert. C’était un souffle rapide, chaud, qui se mit à tourner sur lui-même en un entonnoir de poussière rouge. Le vent s’abattit sur le sommet du monticule avec un sifflement aigu, balayant le sable et les graviers dans une direction précise, dessinant une ligne circulaire parfaite avant de s’éteindre d'un coup.
se leva. Il regarda la trace laissée par le vent : le sable avait été repoussé, révélant une bande de terre sombre, exempte de cailloux.
— Creusons là, dit-il.
Leurs pioches frappèrent à nouveau le sol le long du tracé circulaire. À peine eurent-ils enfoncé le bronze à la profondeur d’une coudée qu’un son sourd, différent du calcaire ordinaire, résonna.
Ils posèrent les outils. Leurs mains s'enfoncèrent dans la terre meuble pour dégager les pierres.
Sous la poussière rouge apparurent des blocs de basalte d’un vert profond et sombre, polis par les siècles. Ces pierres étaient massives, imbriquées les unes dans les autres comme les bosses serrées d’un troupeau de chameaux couchés dans le sol, scellées à la roche mère par une force ancienne. Une fraîcheur inattendue montait de ces blocs verts, une odeur de terre humide et vieille comme le monde, préservée de la chaleur du jour.
caressa la surface lisse du basalte vert.
— Ce sont les bases, murmura-t-il. Le travail commence.
passait ses journées dans les ravins de la montagne qui dominait la vallée. Avec des coins de bois sec qu’il mouillait pour faire éclater le granit, il détachait des blocs rectangulaires, gris et noirs. Il les chargeait sur ses épaules, un par un, descendant les pentes escarpées le long des pistes de chèvres. Ses muscles saillants étaient striés de poussière blanche ; son torse était marqué par la morsure de la pierre brute.
restait sur le monticule. Il recevait les pierres, vérifiait leur aplomb, et les posait sur les fondations vertes, sans mortier, ajustant les arêtes pour que le bâtiment tienne par son seul poids.
Le travail était lent, mesuré par le rythme de leurs corps. Pour soutenir l’effort sous le soleil vertical, ils commencèrent à chanter.
Ce n'était pas un chant de fête, mais une litanie monotone, sourde, calée sur leur souffle.
soulevait un bloc de ses bras puissants.
— Rabbana... disait-il en posant le pied sur la pente.
tendait ses vieilles mains calleuses pour guider la pierre.
— ... taqabbal minna... répondait-il en ajustant le bloc contre le précédent.
Le bruit sec de la roche contre la roche scellait la phrase.
— ... innaka Antas-Sami'ul-'Alim, murmuraient-ils ensemble avant de reprendre leur souffle.
Ainsi s’élevaient les murs. Une pierre, une récitation. Le choc des blocs contre la roche résonnait dans la combe vide, revenant en écho des falaises pour rythmer le travail de la poussière et de la sueur.
Le troisième jour, alors que les murs atteignaient la hauteur d’une tente dressée et que le soleil de l’après-midi brûlait les crêtes, une brise d'une fraîcheur soudaine balaya le chantier. Elle sentait l’eau vive et la roche humide.
s'arrêta. Ses yeux fatigués balayèrent l'angle oriental du bâtiment.
Dans une anfractuosité de la muraille de pierre sombre, une clarté douce venait d'apparaître. Une pierre s'y trouvait, que ni lui ni n'avaient apportée des carrières.
C’était un bloc d’un blanc mat, semblable à du sel fossile ou à un os poli, qui captait l'ombre de l'angle. s’approcha et posa sa paume dessus. Malgré la chaleur de plomb qui cuisait le granit environnant, ce bloc blanc était glacé au toucher, dispensant une paix froide qui pénétra ses doigts et apaisa le tremblement de ses articulations.
prit la pierre blanche. Il l'ajusta avec soin à l'angle oriental, là où la lumière de l'aube la frapperait en premier.
— Elle marquera le départ, dit-il doucement.
regarda le bloc blanc enchâssé dans la roche noire, puis il reprit sa marche vers la montagne.
Les murs s’élevèrent encore, dépassant la poitrine d'. Ses vieux bras ne pouvaient plus soulever les blocs gris au-dessus de sa tête ; son dos refusait de se plier pour ajuster les faîtes.
s’éloigna vers le lit desséché du torrent. Il en revint en portant à deux mains une lourde dalle de grès jaune, brute et plate, qu’il posa au pied du mur, devant son père.
— Tiens-toi là, dit .
monta sur la dalle de grès. Ses pieds nus prirent appui sur la surface rugueuse de la pierre.
Alors, un fait étrange se produisit.
Sous le poids du vieillard, la roche dure et cuite par le soleil perdit sa rigidité. Le grès se fit souple, tiède, cédant sous la plante de ses pieds comme du limon de rivière humide ou de la glaise fraîche. sentit ses talons s’enfoncer doucement, la pierre épousant le contour de sa voûte plantaire et la forme de ses orteils, le retenant sans le laisser glisser. Puis la pierre se figea de nouveau sous son appui, devenant un socle solide.
Depuis cette plateforme surélevée, put atteindre le sommet de la muraille. lui passait les derniers blocs de granit gris.
Ils posèrent la dernière rangée sous la lumière rasante du crépuscule.
Le vieillard descendit de la dalle de grès. Ses pieds quittèrent le socle jaune.
Au centre de la pierre, deux cavités ovales et profondes étaient gravées dans la matière rocheuse, montrant la trace exacte de ses pieds nus, avec le détail des orteils imprimé dans le grain du grès.
Ils reculèrent de quelques pas pour regarder le bâtiment.
C'était une structure simple, haute d’environ la hauteur de deux hommes, longue de la longueur de trois tentes. Ses murs de granit gris et noir étaient nus, assemblés sans mortier. Il n'y avait aucun toit pour cacher le ciel, aucune porte de bois pour clore l'entrée, aucune tenture ni statue pour en décorer les angles.
L'intérieur n'était habité que par le vide de la vallée et le vent qui y circulait librement.
L'ombre des falaises gagna la plaine, teignant le calcaire de rouge cuivre.
s'approcha de la structure nue. Il ne dit rien. Il tendit sa main droite, effleurant de ses doigts poussiéreux la surface rugueuse de la première pierre.
Puis, d’un pas lent et régulier, il commença à marcher le long du mur.
Il contourna l’angle oriental où brillait la pierre blanche, longea la face nord sous l’ombre de la montagne, franchit le côté ouest ouvert aux vents, et revint par le sud. Il fit ainsi une révolution complète, lente, ses pieds nus laissant de légères empreintes dans la poussière rouge.
observa son père, puis emboîta le pas derrière lui, marchant à la même cadence silencieuse.
Lorsqu'ils revinrent devant l'ouverture, le soleil avait disparu derrière les crêtes. Le ciel n'était plus qu'une voûte d'un bleu profond où les premières étoiles s'allumaient une à une.
s'arrêta. Il leva ses deux mains devant son visage, les paumes ouvertes vers le ciel. se tint à ses côtés, imitant son geste.
— Ô notre Seigneur ! Accepte ceci de notre part. Car c'est Toi l'Audient, l'Omniscient.
Le vent de la nuit se leva, balayant les cendres du vieux foyer de et emportant le murmure de leur prière vers les ravins sombres de la vallée, tandis que la boîte de pierre noire se dressait seule sous les étoiles.