redescendit de la colline alors que la brume du matin se dissipait sur les canaux de Hurmuzjard.
La lumière blanche du jour naissant rasait la plaine d'argile, étirant les ombres des roseaux et des murs de briques. marchait d'un pas lent, mesuré. Ses jambes étaient raides après les heures passées sur le calcaire de la crête, et le froid de la nuit mésopotamienne pesait encore dans ses muscles. Sur les épaules de sa tunique de laine brute, une fine couche de poussière calcaire s'était déposée, blanche comme de la cendre séchée. Il ne l'essuya pas. Il avançait les yeux fixés sur le sentier de terre battue qui menait à la maison d'.
Le bruit commença avant qu'il ne franchisse la porte de la cour.
C'était un son sec, régulier, qui rythmait les matins de son enfance. Le choc du maillet de bois sur le manche du ciseau de bronze. Un coup, puis un glissement. Un autre coup. À l'intérieur de l'atelier, travaillait déjà. L'odeur des copeaux de cèdre frais et de la graisse de mouton utilisée pour polir la pierre flottait sous le porche de briques. s'arrêta un instant sur le seuil, la main posée sur le montant de bois brut. Le contraste entre le silence immense de la montagne et cette activité mécanique lui serra la gorge. Tout était resté identique, pourtant rien ne l'était.
Il franchit le seuil.
Dans la pièce principale, la poussière de bois flottait dans les rayons de soleil qui traversaient les ouvertures hautes. était penché sur son établi, les coudes écartés, sculptant les détails du drapé d'une idole de bois destinée à la niche d'une maisonnée. Près du four de terre cuite, dans le coin opposé, s'activait. Son bracelet de cuivre produisait un cliquetis régulier contre le flanc du pot d'argile où elle préparait la pâte pour le pain d'orge.
était assis sur un tabouret bas, près de la porte de la cour. Il tenait un morceau de pain dur qu'il mâchait en silence, les yeux fixés sur ses pieds nus couverts de poussière grise. Ses mains restaient posées à plat sur ses genoux. Dans l'angle le plus frais de la pièce, triait des graines de sésame sur un large plateau de terre cuite rouge. Sa longue tresse rousse glissait sur son épaule à chaque mouvement de sa tête. Elle ne parlait pas, mais au moment où l'ombre d' coupa la lumière de la porte, elle leva les yeux.
s'arrêta également. Ses doigts restèrent enfoncés dans la pâte molle. Son regard glissa de la chevelure noire d' à la poussière blanche qui recouvrait sa tunique de laine. Elle ne posa aucune question. Elle retira ses mains de la pâte. Ses mouvements devinrent plus lents.
observa la poussière calcaire sur l'épaule d'. Ses doigts fins restèrent suspendus au-dessus du plateau de sésame. Elle remarqua la tension dans les épaules du jeune homme, la trace de terre séchée sur ses genoux, puis elle baissa à nouveau la tête vers son ouvrage, triant les graines sombres avec une régularité feinte.
cessa de mâcher. Il regarda , puis ses yeux allèrent vers le grand seau de bois où venait de verser le lait de chèvre du matin. Le silence s'installa entre les murs de briques crues, seulement troublé par le frottement du ciseau d' sur le cèdre.
prit une coupe d'argile non vernissée. Elle la plongea dans le seau. Le lait était blanc, épais, encore chaud de la traite. Une légère vapeur s'en élevait dans l'air frais de la pièce. Elle posa la coupe remplie sur le bord de l'établi d', parmi les outils de bronze et les éclats de bois. L'odeur douce et animale du lait frais se mêla à celle du cèdre.
ne leva pas les yeux. Ses doigts s'enfoncèrent dans le manche du grattoir pour adoucir le menton de la statue. La poussière rouge de la pierre et la résine noire du bois marquaient ses mains. Son père avait tendu cette même coupe. Son grand-père l'avait versée sur les socles de pierre.
Il saisit la coupe d'argile par son col rugueux et la tendit à sans se retourner.
— Porte-la à la niche de Ningal, dit-il. La poussière s'accumule sur son socle.
s'avança. Ses pas ne faisaient aucun bruit sur le sol de terre battue. Il prit la coupe. L'argile humide était tiède contre ses paumes. Il regarda le lait blanc qui frémissait sous son souffle. Son pouce gauche pressa lentement contre son index.
Il se tourna vers la niche d'angle. La petite idole de Ningal y était installée, taillée dans un bois sombre qui avait perdu son éclat sous la sueur des offrandes passées. Ses yeux de coquillage brillaient faiblement dans l'obscurité du recoin.
observait le mouvement d'. Ses doigts se crispèrent sur ses genoux. Il garda sa bouchée de pain dans sa joue, immobile.
ne regardait plus ses graines. Ses yeux fixes suivaient la coupe entre les mains d'. Elle remarqua que le jeune homme ne faisait pas le pas nécessaire pour atteindre la niche. Il s'était arrêté à mi-chemin.
Le silence devint total.
laissa son bracelet de cuivre glisser le long de son poignet. Le petit cliquetis métallique s'éteignit. Elle resta immobile devant son four, le souffle court, observant son fils.
tenait toujours la coupe. Il ne la levait pas vers la statue. Il la gardait près de sa poitrine, les yeux fixés sur le liquide blanc. Le grattage d' sur le bois s'arrêta. Le silence qui suivit fut plus lourd que le bruit des outils.
posa son maillet sur l'établi. Le coup sec du bois contre le bois fit sursauter . Le vieux sculpteur se redressa lentement, ses épaules voûtées faisant craquer sa tunique de lin rugueux. Il se tourna vers .
— Pourquoi restes-tu là ? demanda .
Sa voix n'était pas en colère, mais elle avait perdu sa certitude habituelle. Il évita le regard direct d', ses yeux glissant vers la coupe d'argile, puis vers les copeaux de cèdre à ses pieds.
fit face à son père. Ses paumes restèrent serrées sur l'argile tiède.
— Yā abatī... dit-il doucement.
Le terme affectueux résonna étrangement dans la pièce poussiéreuse. baissa les yeux, ses doigts tremblant légèrement. inclina la tête, écoutant chaque inflexion.
— Pourquoi lui apportons-nous ce lait ? demanda .
fronça les sourcils. Ses mains cherchèrent le manche de son grattoir sur la table de travail, dans un geste machinal pour s'occuper les doigts.
— C'est le repas de la protectrice, répondit-il d'un ton monocorde, comme s'il récitait une formule ancienne. Nos pères ont toujours fait ainsi pour préserver la maison du mal.
— Entend-elle quand nous l'appelons ? demanda .
ne répondit pas. Ses doigts se crispèrent sur le manche de bronze de son outil. Il commença à lisser le flanc de sa statue de cèdre, sa paume frottant le bois de manière répétitive, presque nerveuse.
fit un pas de côté, se plaçant dans l'axe de vision de son père, l'obligeant à voir la coupe tiède qu'il portait.
— Voit-elle ce que nous déposons devant elle ?
Le silence s'étira. Le vent du matin fit gratter la porte de bois contre la brique extérieure. gardait les yeux fixés sur le grain du cèdre, évitant de regarder le visage de son fils. Ses lèvres remuèrent sans qu'aucun son n'en sorte.
Il s'arrêta. Ses paumes serraient encore l'argile tiède. Il regarda son père.
— Yā abatī…
ne leva pas les yeux. Sa main frottait le bois déjà lisse.
— Ô mon père, dit . Pourquoi adores-tu ce qui n'entend ni ne voit, et ne te profite en rien ?
Le silence répondit.
Dans le coin de la pièce, voulut saisir la jarre d'eau posée sur le bord du four. Sa main s'arrêta. Elle laissa ses doigts sur l'argile froide, immobiles.
serra les genoux, les yeux grands ouverts. Il regarda la statue muette dans sa niche sombre, puis . Puis la statue encore. Ses mains restèrent sur ses genoux.
ne quittait pas des yeux. Elle vit la main du sculpteur trembler sur le manche de son outil.
parla enfin. Sa voix était basse, rugueuse, dépouillée de sa force habituelle.
— C'est... la voie, . La voie que nous avons trouvée. Nos pères...
La phrase se brisa. Il ne la termina pas. Il reprit sa pierre de ponce et se remit à frotter le bois avec une insistance inutile, là où la surface était déjà lisse et polie. Son front était humide de sueur malgré la fraîcheur de la pièce. Le ciseau glissa une fois dans sa main, laissant une entaille dans le bois qu'il n'avait pas voulue.
resta debout près du four. Ses mains, enfoncées dans la pâte froide jusqu'aux poignets, n'en sortaient pas.
ne monta pas vers la niche.
Il s'abaissa lentement, pliant les genoux sans baisser la tête. Il posa la coupe d'argile sur le sol de terre battue, à mi-chemin entre l'établi d' et le sanctuaire d'angle. Le lait blanc y resta immobile, reflétant les solives de cèdre du plafond sombre.
regarda la coupe posée par terre. Ses yeux restèrent fixes sur le liquide blanc, mais il ne fit pas un geste pour la ramasser ou pour reprocher ce manquement au rite. La coupe demeura là, témoin silencieux de la question suspendue.
regarda le lait, puis le seuil de la porte. Son corps adolescent était tendu, prêt à sortir au moindre signal.
se replia sur son plateau de sésame, ses doigts recommençant à trier les graines avec lenteur. Elle avait relié la poussière blanche de la colline, la coupe de lait abandonnée sur la terre et le silence d'.
La matinée passa.
Le lait refroidit dans la coupe d'argile grise. Une fine peau blanche se forma à sa surface.
continua de travailler le cèdre, mais ses coups de maillet étaient moins précis.
remit le pain d'orge au four. Ses doigts tremblaient sur la brique chaude.
La poussière de l'atelier descendit lentement à travers les rayons de soleil et se déposa sur le lait, grain par grain.
mangea la fin de son pain. Il ne goûtait plus.
triait ses graines. Ses yeux allaient vers la coupe, puis vers , assis contre le mur, les mains ouvertes sur ses genoux.
Le soir tomba sur l'atelier sans que personne n'ait allumé de lampe.
La coupe était toujours là, sur le sol. Le lait avait tourné. L'odeur douce du matin s'était changée en quelque chose de plus lourd, de plus proche de la terre.
rangea ses outils. Il ne regarda pas la coupe. Il ne regarda pas . Il passa devant sans un mot, sortit dans la cour. Ses pas s'éloignèrent dans la poussière.
resta près du four, les mains dans la pâte froide. Elle ne le suivit pas.
s'étendit sur sa natte, le dos tourné à l'idole. Il ne dormait pas. Ses yeux étaient ouverts dans l'obscurité.
rangea les graines dans un pot d'argile. Elle ferma le couvercle. Le son sec du cuir sur l'argile fut le dernier bruit de la soirée.
resta assis dans son coin. La nuit entrait par l'ouverture basse. Il sentait le froid de la pierre contre son dos.
La coupe était toujours là. Personne ne l'avait portée. Personne ne l'avait retirée.
n'avait pas répondu.