Le calcaire de la crête était chaud sous la plante des pieds. Depuis la hauteur des collines de Canaan, l’air vibrait au-dessus de la plaine du Jourdain, laissant flotter une buée bleutée sur les eaux lointaines de la mer de sel. plissa les yeux. Le troupeau de chèvres de descendait déjà vers la vallée, formant une ligne lente de points sombres dans la caillasse. À ses côtés, les bergers d’Hébron retenaient leurs propres bêtes, les aiguillons posés sur l’épaule, le visage marqué par la poussière blanche des chemins.
Les puits étaient trop étroits pour deux grands troupeaux. Depuis leur retour de la vallée du Nil, les bêtes d', multipliées par les présents du Pharaon, s'étaient mêlées à celles de sur les crêtes d'Hébron. La terre de Canaan ne pouvait plus suffire à tant de vie. Le matin même, les hommes s'étaient disputés pour l’accès aux auges de pierre de Mambré, les voix montant sous les chênes comme le bourdonnement d'un essaim irrité. n'avait pas attendu que la discorde ne s’installe entre les serviteurs.
Il posa sa main droite sur l’épaule de . Ses doigts, épais et calleux, sentirent la laine rude de sa tunique.
— Mon neveu, dit , la terre est vaste devant nous. Nos troupeaux s'entravent.
tourna les yeux vers l’est, là où le fleuve descendait dans la plaine de Sodome. À cette époque, la plaine était couverte de roseaux verts et de champs de blé qui se perdaient sous l'ombre des collines de Moab. Mais déjà, les voyageurs qui remontaient du sud parlaient à voix basse de la violence de ses hommes et des coutumes impies qui régnaient derrière ses portes de bitume.
— Je descendrai vers la plaine, dit .
hocha la tête. Il glissa sa main de l'épaule de vers son poignet, serrant ses phalanges une dernière fois dans un geste d'adieu. Il choisit dix béliers parmi ses propres bêtes, les plus vigoureux, et les poussa vers le troupeau de son neveu.
— Va avec la paix de notre Seigneur, murmura-t-il.
s'éloigna sur le sentier escarpé, la poussière soulevée par les chèvres flottant un instant dans l’air chaud de midi avant de se déposer sur les branches sèches des oliviers sauvages. resta debout sur la crête calcaire, sa main gauche posée sur sa poitrine, sentant le rythme régulier de son cœur. Il était désormais le seul homme de sa lignée à garder les tentes de Canaan.
Les saisons passaient. Chaque automne, le ciel de Canaan devenait d'un blanc mat, déversant une pluie fine qui mouillait la poussière sans jamais remplir les citernes de pierre. Les bergers d’Hébron rentraient le soir au campement, portant sur leurs épaules leurs petits enfants fatigués par la marche. les regardait depuis le seuil, ses mains croisées sur sa poitrine, ses pouces serrés l'un contre l'autre. Sous la tente, le silence était épais. tournait la meule de pierre, le bruit sourd du grain écrasé couvrant le sifflement du vent. Le lit d'orge était lisse. Aucune trace de petits pas. Les deux époux s'étaient habitués à ne plus parler lorsque le soleil déclinait. avait quatre-vingt-six ans.
Un soir, alors que le ciel devenait d'un violet profond au-dessus des collines, entra sous la tente. était assis sur une natte de jonc, nettoyant une courroie de cuir usée. Il tirait sur le cuir de ses doigts lents, frottant la graisse de mouton sur la trame rêche pour lui rendre sa souplesse.
s’arrêta près de l'entrée. Son dos ne touchait pas le poteau de la tente. Ses yeux restaient fixes. Elle ne cillait pas sous l'ombre du lin, comme au jour où les gardes du sud l'avaient entourée dans le palais du Pharaon. Elle regarda dehors, vers la cuve de pierre où , la servante égyptienne issue du sang des rois de Memphis, lavait les linges. marchait la tête haute, sa nuque droite supportant le poids d'une jarre d'argile sans faiblir, gardant dans ses gestes humbles la dignité tranquille des palais de son enfance. Ses mouvements étaient calmes, sans hâte, réglés sur le rythme régulier de ses pas sur le sol battu.
se tourna vers . Ses doigts se joignirent, ses pouces se pressant l'un contre l'autre.
— Mon époux, dit-elle. Les saisons se succèdent, mais notre demeure reste silencieuse. Je ne peux rien te donner. Mais le peut.
releva la tête. La courroie de cuir glissa de ses mains pour retomber sur la natte. Ses yeux cherchèrent le visage de . Il ouvrit la bouche pour parler, mais ses lèvres se refermèrent. Il passa ses doigts sur sa barbe grise, comptant mentalement les lunes de son attente stérile.
— La promesse d'Allah est vraie, dit-il à voix basse.
— La promesse n'est pas à moi de la tenir, dit . Elle est à elle.
Elle fit un pas vers . Elle prit sa main.
entra sous la tente, s'arrêtant à la lisière de l'ombre. Ses yeux restaient baissés sur ses pieds nus. dénoua le ruban de laine rouge qui serrait son propre poignet gauche depuis les jours d'Ur. La teinture rose, usée par le sable du désert et l'eau des puits de Canaan, en avait presque disparu. Elle l’enroula autour du poignet de , tirant doucement sur le brin de laine pour le fixer.
ne retira pas sa main. Du bout des doigts, elle toucha le nœud rude de laine, puis elle baissa la tête, ses paupières closes sur ses yeux sombres. regarda les mains des deux femmes entrelacées sous le ruban rouge. Ses doigts serrèrent fermement le bois de la natte.
La grossesse de se déroula au rythme des saisons sèches. portait l'eau des puits de Mambré sans jamais ralentir son pas. Ses pieds nus s'enfonçaient dans la poussière blanche, et ses avant-bras, tendus sous le poids de la jarre d'argile, restaient fermes. l'observait depuis l'entrée de son abri, ses mains tendues vers le fuseau de laine qu'elle tournait sans cesse. Ses yeux se posaient sur le ventre arrondi de l'autre femme, puis retournaient au fil qui glissait entre ses doigts.
Au printemps, lorsque les brebis mirent bas sous les chênes, traversa le campement avec un lourd seau de lait. Son ventre rond tendait le lin de sa tunique. , assis près du piquet de cèdre, la regarda passer. Son index droit se posa sur le bois brut du poteau de la tente, frottant le sixième nœud de l'écorce.
Le jour de la délivrance survint par une nuit d'été sans vent. L’air était lourd, chargé de l’odeur de la poussière chauffée par le soleil de la veille. s’était retirée sous une petite tente de lin, à l'écart du campement principal. Le cri de sa douleur commença à monter dans la nuit, rauque et saccadé.
resta dehors. Elle s'approcha du grand récipient d’argile cuite posé près du foyer éteint. Avec une louche de bois, elle versa de l’eau fraîche sur ses mains. Le clapotis de l'eau fut le seul bruit à répondre aux gémissements de . frotta ses avant-bras l'un contre l'autre, ses mouvements lents et répétés prolongeant le rituel de la purification. L'eau coula le long de ses doigts, tombant en gouttes sombres sur la terre sèche. Elle attendit ainsi, les mains humides levées vers le ciel étoilé, son poignet nu brillant sous la lueur des constellations.
entra sous la tente de . La lampe à huile jetait des ombres dansantes sur les parois de lin. Après un long cri plus aigu, le premier cri du nourrisson éclata. C'était un son frêle mais vigoureux, brisant le silence de la plaine d'Hébron.
prit l’enfant dans ses mains. Il était couvert d’une pellicule grasse et de cheveux noirs mouillés. Il essuya le visage du bébé du revers de sa manche rêche. La petite main de l'enfant se referma autour d'un de ses doigts.
— , murmura-t-il. Ton nom est .
Il serra l'enfant contre sa poitrine de sa main gauche, tandis que de sa main droite, son index se leva vers le ciel.
Les lunes passèrent encore. Le campement d'Hébron s’anima d’un bruit nouveau. Le rire d'Ismaël, clair et répété, remplissait la tente de laine noire, rompant le long silence des années. passait de longs moments assis dans la poussière du soir, regardant l'enfant agripper ses doigts épais de ses petites mains fortes.
Puis, une nuit, se vit en songe marchant dans une vallée étroite, flanquée de falaises calcaires noires. La terre sous ses pieds n'était faite que de cailloux pointus et de sable brûlant qui lui mordait la plante des pieds. Il n'y avait aucun arbre, aucun nuage dans le ciel blanc, aucun oiseau pour animer l'air. Dans ses bras, il portait qui pleurait de soif, sa petite bouche sèche cherchant le sein d'une épuisée qui marchait à sa suite, ses genoux heurtant la caillasse à chaque pas. Une voix sans corps dit dans le rêve : — Laisse-les ici.
se réveilla en sursaut dans l'obscurité de la tente. Il ne pouvait plus respirer. Ses côtes heurtaient sa poitrine à chaque souffle. Sa main droite se posa sur son cœur, ses doigts comptant les pulsations rapides et sourdes qui résonnaient dans sa gorge. Il resta immobile de longues heures, observant le mouvement des étoiles à travers l'ouverture de la tente.
À la première lueur grise de l'aube, se leva. Il n’adressa aucune parole à ni à . Ses mouvements étaient calmes, mais précis.
Il s'approcha de la monture et commença les préparatifs. Il serra la sangle de cuir de la selle de bois, disposa un sac de dattes mûres sur le flanc de la bête et y suspendit une grande outre de cuir pleine d'eau fraîche du puits de Mambré. s'approcha, portant enveloppé dans son manteau de laine. Autour de sa taille, elle avait noué sa longue ceinture de lin, le mintaq, dont le pan de tissu flottait sur ses chevilles, traînant dans la poussière du chemin, et les deux anneaux d'or de ses oreilles percées — fruits du pacte qui avait apaisé le serment de colère de — brillèrent doucement sous la première lueur du jour. Elle observa le sac de provisions et l'outre d'eau, puis posa ses yeux sur le visage fermé d'. Elle ne dit rien. Ses mains serrèrent l'enfant contre son manteau. Le ruban rouge de serrait toujours son poignet gauche.
s'était avancée jusqu'au seuil de sa tente. Elle se tenait debout, ses bras croisés sous son grand voile de laine grise.
tira sur la corde. La monture avança sur le sentier pierreux. resta debout, ses bras croisés sous le voile. Il ne se retourna pas. Elle ne leva pas la main.
Elle observa la petite caravane descendre le sentier caillouteux, leurs silhouettes devenant de plus en plus petites au milieu des chênes de Mambré, jusqu'à ce que la poussière se referme derrière eux dans la lumière vibrante du matin.