Les grands blocs de calcaire ne bougeaient plus. Le temple noir et nu s'élevait au centre de la combe, formant un rectangle de pierre brute qui coupait le vent. À ses pieds, le sable rouge avait repris sa place, lissé par les brises légères qui descendaient des falaises. La lumière blanche du midi frappait le basalte vert des fondations, y faisant courir des reflets d'eau sombre. Quelques éclats de pierre et des fragments de basalte brisé gisaient encore dans la poussière, derniers témoins du chantier de l'été.
Le travail était fini. et son fils demeurèrent plusieurs jours près de la structure. Ils ne construisaient plus. Parfois, se baissait pour écarter une touffe de roseaux secs ou ramasser un éclat de silex tranchant. Leurs outils de bronze reposaient sous l'acacia, couverts d'une fine pellicule de poussière ocre. Ils buvaient l'eau du puits de Zamzam dans un bol de bois poli, le passant de main en main sous l'ombre mouvante des feuilles épineuses.
Le matin, le vieillard s'approchait de la muraille sans toit. Il tentait de soulever un bloc rectangulaire resté au sol, comme pour vérifier sa propre force avant le long voyage. Ses bras tremblèrent sous le poids du calcaire gris, et ses vieux muscles refusèrent l'effort.
Avant que ses vieux os ne se plient, était déjà là. L'homme saisit la pierre grise à bras-le-corps. Il la souleva sans un souffle pour la poser plus loin, dans l'alignement de l'ombre de la muraille orientale.
laissa retomber ses mains. Il continua de marcher le long du mur, le pas lent, comme si le geste de son fils avait été prévu depuis le début de la veille.
Au crépuscule, ils s'asseyaient sous l'acacia près du puits de Zamzam. La fumée du foyer de bois sec montait droite dans le ciel bleu, puis elle se dissipait sans bruit au-dessus des crêtes. Le chien de chasse, maigre et fauve, dormait la truffe contre ses pattes, sa respiration faisant bouger les gousses d'acacia sèches tombées au sol.
rompait le pain d'orge cuit sous la cendre. Le parfum du grain rôti se mêlait à l'odeur de la sueur séchée et de la poussière. Ses doigts calleux coupaient la part la plus épaisse pour la tendre à son père. prenait la miche sans protester. Ses dents usées mâchaient lentement le grain dur.
Le soir, lorsque voulait remplir le bol de bois au puits, la main d' se posait doucement sur la sienne pour prendre le récipient et descendre le lacet de cuir dans l'ombre de l'eau. Quand les rafales de la nuit secouaient la toile de la tente, le vieillard n'avait pas le temps de tendre le bras pour en fixer les bords : son fils avait déjà enfoncé les piquets plus profondément dans le sable.
Lorsque l'ombre du mur oriental atteignait le puits, se levait. se levait presque au même instant. Ils se tenaient côte à côte devant la Maison de pierre. Quand ils achevaient leur prière, le vent seul répondait à leur salutation.
La nuit, l'air de la vallée devenait froid et sec. Ils s'allongeaient sur des nattes de roseaux tissés, les yeux ouverts sur la voûte noire. Aucun mot ne brisait le silence de la plaine.
Ils connaissaient désormais les mêmes constellations. Leurs yeux suivaient le parcours de l'étoile rouge derrière les crêtes de Bakka.
Une fraîcheur soudaine descendit des falaises de l'est. Le vent changea de direction, balayant la plaine avec un murmure continu. L'air devint plus dense, comme sous le poids d'une présence invisible qui guidait leurs pas dans l'immensité de la combe.
se leva. Il fit un geste de la tête à .
Ils quittèrent l'ombre de l'arbre pour marcher sur le calcaire blanc. Leurs pas les menèrent jusqu'au flanc de la première colline rocheuse. La pierre était brûlante sous les talons, et la poussière blanche piquait la peau des pieds nus.
marchait en tête, la respiration courte dans la montée raide. Ses doigts serraient le bois d'olivier de son bâton de marche. Au sommet de la première butte rocheuse, il s'arrêta. Ses yeux parcoururent la combe vide, puis il descendit vers la dépression sablonneuse pour remonter sur la colline d'en face, le regard fixé sur la ligne d'horizon.
le suivait à deux pas, réglant sa marche sur celle du vieillard. Ses pieds laissaient des empreintes claires dans le sable mou.
Ils traversèrent la plaine pour s'engouffrer dans le défilé étroit de Mina. La gorge rocheuse était écrasée de soleil. La chaleur y était emprisonnée entre deux parois de calcaire blanc, desséchant la gorge des voyageurs. ralentit le pas.
Il s'arrêta devant le monticule de cailloux et la dalle de calcaire rouge. Sa main droite s'avança. Ses doigts effleurèrent la surface rugueuse de la pierre plate, là où la lame de fer avait glissé sur la peau d'.
L'homme regarda le geste de son père. Il ne dit rien.
Le vent du sud s'engouffra entre les deux parois de calcaire. retira sa main et reprit sa marche vers la plaine de Bakka.
Le temple noir et vide attendait sous le ciel blanc de l'après-midi. Les deux hommes se placèrent devant la muraille orientale, là où la pierre scellée dans l'angle captait la faible lumière du jour.
leva les bras. Ses paumes étaient tournées vers le ciel, ses mains ouvertes au vent du désert.
La récitation commença. Sa voix était basse, calée sur son souffle lourd.
— Notre Seigneur...
Le murmure se perdit dans la combe vide. Le vent passa entre les jointures des pierres sèches. gardait les mains ouvertes, les yeux fixés sur le calcaire de la Kaaba.
— ... fais de nous deux des soumis à Toi.
Un sifflement d'air chaud monta des ravins.
— Et de notre descendance, une communauté soumise à Toi.
La poussière ocre tourbillonna autour de ses chevilles.
— Montre-nous nos rites...
reprit sa respiration. Ses vieilles épaules tremblaient sous le poids du ciel blanc.
— ... et accepte notre repentir. Car c'est Toi l'Accueillant au repentir, le Miséricordieux.
Le vent de l'est souffla plus fort, agitant les feuilles de l'acacia au loin. ferma les yeux. Ses lèvres sèches remuèrent encore pour la dernière demande.
— Notre Seigneur ! Envoie-leur un Messager issu d'eux-mêmes, qui leur récite Tes versets et leur enseigne le Livre. Qu'il leur enseigne la Sagesse, et qu'il les purifie.
Sa voix s'éteignit presque dans le murmure de l'air chaud.
— Car c'est Toi le Puissant, le Sage.
Le silence revint sur la plaine de Bakka. Les pierres les garderaient plus longtemps que les hommes.
Le matin du départ, la rosée n'avait pas eu le temps de se former sur l'acacia. Le ciel était d'un gris pâle, teinté d'une lueur orange sur la ligne des crêtes. noua les lanières de ses sandales de cuir usé.
Il prit son vieux bâton d'olivier poli. saisit son arc de roseau.
Ils marchèrent ensemble vers le nord, le long de la piste des caravanes. Leurs pas les menèrent jusqu'au col sablonneux qui fermait la plaine. Le vent du matin apportait la fraîcheur des montagnes.
Ils s'arrêtèrent au sommet de la crête. Bakka n'était plus qu'un creuset de calcaire rouge sous la lumière naissante. La forme sombre de la Kaaba se devinait au centre, petite et solitaire dans l'immensité de la combe.
Aucun mot d'adieu ne fut prononcé. Aucun d'eux ne savait si les routes se croiseraient à nouveau.
tourna le visage vers son fils. Sa main droite se posa sur l'épaule d'. Il pressa le muscle large, exactement là où son fils avait posé la sienne le jour de son arrivée.
L'homme ne bougea pas. Ses yeux restèrent fixés sur la piste du désert.
retira ses doigts. Il se retourna et commença sa descente vers Canaan. resta immobile au sommet du col. Sa silhouette devint plus petite à chaque pas du vieillard, avant de se fondre dans le calcaire gris.
Le retour en Canaan fut long. Les paysages changèrent lentement, passant de la caillasse rouge du Hedjaz aux collines couvertes d'oliviers poussiéreux. traversa les plaines arides du Negeb, dormant sous les étoiles de Palestine.
Lorsqu'il franchit les crêtes d'Hébron, le vieillard retrouva les troupeaux qui paissaient sur les pentes. Il revit le grand chêne de Mamré dont l'écorce s'était épaissie de rides grises, et les pierres plates du puits qu'il avait creusé autrefois. Tout était à sa place. Rien n'avait changé, sauf lui.
était assise devant la tente, sous l'ombre du feuillage. Les années avaient profondément marqué son visage. Sa peau était fine comme un parchemin usé, et ses mains tremblèrent lorsqu'elle lui tendit un bol d'eau fraîche.
Elle ne se leva pas. Ses yeux clairs regardèrent le vieillard sans prononcer une parole. Son silence était celui des arbres et de la terre fatiguée par les récoltes.
Les hivers blanchirent plusieurs fois les collines de Mamré. Le vent froid du nord apporta la pluie sur les oliviers gris. s'éteignit à la fin d'une saison de tonte, alors que la laine était encore stockée dans les corbeilles de roseaux.
acheta la double grotte d'Hébron pour y déposer sa dépouille. Sur une roche plate, il posa le poids d'argent convenu, les pièces sonnant sur la dalle sans qu'il ne discute le prix avec les gens du pays. La dalle de calcaire fut dégagée, et le corps y fut déposé en silence.
Puis le temps continua sa course.
Les articulations du vieillard devinrent douloureuses. Ses mains ne pouvaient plus nouer les cordes de la tente de laine. Sa barbe blanche touchait sa poitrine lorsqu'il marchait courbé sous le vent de Canaan.
Un matin, sa respiration se fit plus lente. Il ne se leva pas de sa natte.
arriva du Hedjaz alors que le soleil déclinait sur la vallée. Sa monture était couverte d'une poussière blanche, et ses vêtements de poils de chameau brute gardaient l'odeur du désert de Bakka.
Près de la tente, l'attendait. Ses mains étaient plus fines, marquées par la graisse de la laine des moutons. Sa tunique de laine blanche était d'un tissage serré, différent de la laine brute du désert.
Les deux frères se saluèrent d'un simple mouvement de tête. Ils entrèrent sous la toile noire.
Le corps d' reposait au centre, froid et immobile. En silence, ils lavèrent les membres de leur père avec de l'eau tiède et de l'huile de myrrhe. Leurs doigts essuyèrent la poussière des voyages sur la peau ridée.
Puis ils soulevèrent la civierre de bois d'olivier.
La main d', calleuse et marquée par les cicatrices du basalte vert, se plaça sous le bois. À côté de lui, la main d', plus douce et aux ongles propres, soutint la charge.
Ils portèrent le corps jusqu'à l'entrée de la grotte. La dalle de fermeture coulissa avec un frottement sourd. Elle scella le tombeau de et d'.
Les deux frères ressortirent sous le chêne de Mamré.
s'approcha de sa monture. Il s'arrêta un instant, le regard posé sur le sol. Ses doigts se tendirent vers le vieux bâton d'olivier d', resté appuyé contre le tronc de l'arbre.
Il le prit en silence, puis monta en selle pour reprendre la piste du sud. Le vent balaya la poussière du chemin.
Le vent balaya la dernière empreinte.
Mais il ne pouvait rien contre les paroles laissées à Bakka.
Au-dessus des collines de Canaan, les mêmes étoiles se levaient déjà.