Le fleuve Euphrate n'était plus qu'une ligne d'eau grise qui serpentait entre les roseaux secs. Depuis des jours, , et marchaient le long des berges argileuses, guidant les bêtes dont les sabots soulevaient une poussière fine et blanche. La plaine d'Ur s'était effacée derrière l'horizon, remplacée par des collines basses où l'herbe jaunissait sous le vent de l'est. Suspendue au goulot de la première outre, une bande de lin teint en brun par battait contre le cuir usé. C'était la seule marque du foyer laissé là-bas, un reste de couleur sombre qui rappelait le seuil de l'atelier d'. Les chèvres marchaient lentement, la tête basse, cherchant les rares pousses vertes au milieu du calcaire.
Harran apparut au déclin du jour. Ses maisons d'argile grise, dressées en forme de ruches serrées, s'élevaient au carrefour des pistes marchandes. À l'entrée de la cité, la grande ziggourat de Sîn dominait les toits plats. s'arrêta un instant à la vue du temple, le corps figé devant les marches de briques, avant de presser le pas sous le geste d'. Le vent apportait l'odeur lourde de l'encens de résine brûlé sur les autels élevés, mêlée au bourdonnement des litanies que les prêtres en robe de lin entonnaient depuis les terrasses supérieures. Des marchands de bétail et des scribes s'inclinaient sur les marches de briques, leurs fronts frôlant la pierre cuite. passa devant le temple sans ralentir son pas. Ses yeux restaient fixés sur la route poussiéreuse qui s'ouvrait au-delà des murs, ignoring les effigies d'argent qui brillaient dans la pénombre des portails. Le grondement des chants s'estompa derrière eux alors que les dernières maisons de Harran se confondaient avec la steppe. Pour la première fois depuis Ur, aucune voix ne prononça son nom.
Il avait déjà quitté ces dieux avant de quitter leurs villes.
Entre Harran et la terre de Canaan, le désert s'étendit comme une mer de cailloux gris. La nuit, le froid s'abattait sur la steppe, figeant la sueur de la marche. Ils dressaient leur tente unique sous la coupole immense des étoiles. restait assis dehors, le dos appuyé contre une roche froide, observant le mouvement lent des constellations qui n'avaient plus de temple. À ses côtés, dormait dans le silence de la steppe, enveloppée dans son manteau. Aucun chant ne montait de la plaine, aucune ziggourat ne barrait l'horizon. La terre était vide d'hommes, immense et nue sous la garde du ciel.
Les jours suivants s'écoulèrent sans repère. comptait les puits sur ses doigts pour mesurer la distance parcourue ; ne comptait rien. Il marchait devant, le bâton frappant le sol sec à intervalles réguliers, et ce bruit seul rythmait leurs journées, remplaçant le tumulte des rues d'Ur par une cadence plus lente, plus proche du souffle.
La descente vers le sud fut une lente traversée de collines arides. À mesure qu'ils pénétraient dans les terres de Canaan, le ciel restait d'un blanc fixe, vide du moindre nuage. La terre promise n'était qu'une plaine de poussière jaune où les oliviers perdaient leurs feuilles vertes avant la saison. Les rigoles d'irrigation étaient des lits de boue craquelée où les bêtes léchaient les cailloux secs. Les chèvres refusèrent de se lever, leurs flancs creusés battant contre leurs côtes fines.
Sous la tente de laine noire dressée contre la roche, prit le dernier pain d'orge cuit sur les pierres chaudes. Ses doigts, agiles et silencieux, le séparèrent en deux parts égales qu'elle déposa devant et , ne gardant pour elle que les miettes restées sur le plat d'argile. Dehors, s'approcha d'une brebis couchée près du piquet. Ses yeux étaient déjà voilés d'une pellicule grise. Il inclina sa gourde de cuir, laissant couler les dernières gouttes d'eau tiède sur le museau sec de l'animal. La brebis remua faiblement les naseaux, mais sa tête retomba sur la terre poussiéreuse. Un jeune agneau, né deux lunes plus tôt, s'allongea à ses côtés sans un cri. s'accroupit dans la poussière près de la bête, les mains posées sur ses genoux, observant le flanc qui cessait de battre. regarda la carcasse immobile, puis tourna les yeux vers le sud.
— On descend, dit-il.
Ils abandonnèrent les enclos de pierre sèche de Canaan pour reprendre la route du sud, chassés par le vent brûlant qui achevait de consumer les pâturages. Durant des semaines, ils suivirent les pistes des caravanes qui descendaient vers le grand fleuve. Les nuits devinrent plus douces. Les oiseaux d'eau remplacèrent peu à peu les vautours des collines.
À la lisière de la vallée fertile, les premiers canaux d'Égypte apparurent au milieu des champs de blé vert qui s'étendaient à perte de vue. Sur les digues de terre noire, les gardes du roi égyptien patrouillaient sur des chars de bois léger tirés par des chevaux rapides. Leurs lances de bronze brillaient sous la lumière crue du delta. et s'arrêtèrent sous l'ombre épaisse d'un sycomore sauvage pour laisser reposer les bêtes fatiguées. posa ses mains sur l'épaule de , ses doigts sentant la trame rude de son voile. Sa bouche s'entrouvrit pour parler, mais ses lèvres se refermèrent dans un pli serré avant de s'ouvrir à nouveau. Il se tut un moment, observant le fleuve lointain, puis il lui exposa la coutume des seigneurs de cette vallée qui s'emparaient des femmes des étrangers et tuaient les époux pour ôter tout obstacle.
— Il n'y a sur cette terre d'autre croyant que toi et moi. Ses doigts s'écartèrent sur le cuir de la besace. — Si les hommes de ce palais t'interrogent, dis que tu es ma sœur.
le regarda longuement, sans ciller. Elle inclina la tête une seule fois.
Le palais du roi s'élevait au centre de la cité de briques décorées. Les colonnes de cèdre peint soutenaient des plafonds hauts où des oiseaux bleus étaient représentés au milieu de roseaux d'or. Des coupes d'albâtre remplies de myrrhine exhalaient une odeur sucrée et lourde, tandis que des musiciennes pinçaient les cordes de harpes d'ivoire dans la pénombre des galeries. fut introduite dans la grande salle d'audience par des servantes aux paupières peintes de khôl noir. Elle resta debout sur le sol de plâtre blanc, sa simple tunique de lin de Canaan tranchant avec les linges plissés et les bijoux de verre des femmes de la cour.
Elle demanda un récipient d'eau. Une jeune servante lui apporta une coupe d'argile rouge. Dans un coin de la pièce, à l'écart des regards des courtisans, versa l'eau sur ses mains, frotta ses avant-bras et passa ses doigts humides sur son visage et ses cheveux. L'eau coula le long de son poignet gauche, mouillant le ruban de laine rouge dont la teinture laissa une trace rose sur sa peau claire. Ses gestes étaient lents, mesurés, répétant le rituel de la purification avec la même précision que sous la tente de Canaan. Elle se tourna vers le lieu où avait l'habitude de se tenir en prière, et commença son invocation à voix basse.
Dehors, dans la cour extérieure du palais, priait debout sous le soleil vertical qui faisait vibrer l'air au-dessus des dalles. Les dromadaires des gardes ruminaient dans l'ombre des murs de briques. ne bougeait pas, le corps tendu et immobile face au désert. Le soleil monta encore, la pierre sous ses pieds nus devint brûlante comme la sole d'un four, et la sueur commença à tremper sa tunique de lin, traçant de longues lignes sombres sur le tissu rêche. Il ne fit pas un geste pour s'essuyer, restant figé dans sa demande silencieuse.
Le roi entra dans la salle d'audience. Ses sandales de papyrus tressé claquaient avec un bruit sec sur le plâtre lisse du sol. À sa vue, les servantes se prosternèrent, leurs fronts touchant les dalles peintes. Le tyran s'approcha de , les yeux fixés sur la clarté de son visage que le voile ne cachait plus tout à fait. Il leva la main droite, ses doigts ornés d'anneaux d'or s'avançant pour saisir son épaule. Pendant un battement de cœur, la pièce resta suspendue dans le silence des harpes. Ses doigts n'étaient qu'à deux pouces du lin.
ferma les yeux, ses doigts tordant le ruban rouge autour de son poignet.
— Ô Allah, si Tu sais que je crois en Toi et en Ton messager, et que j'ai préservé mon corps sauf pour mon époux — alors ne laisse pas ce mécréant avoir pouvoir sur moi.
Le silence de la pièce d'audience n'avait pas changé. Le Pharaon fit un pas de plus, sa main touchant presque le lin de sa tunique.
— Ne le laisse pas me toucher.
Avant que les doigts du roi ne frôlent le tissu, sa respiration s'arrêta net. Sa gorge se contracta dans un sifflement rauque et son visage devint violacé sous l'effet d'une suffocation immédiate. Son bras droit se figea en l'air, dur et lourd comme une branche de chêne morte. Il s'effondra sur les genoux, ses ongles grattant le plâtre blanc du sol. Ses lèvres tremblantes réussirent à articuler :
— Prie ton Dieu pour moi, et je ne te toucherai pas.
pria à voix basse pour qu'il soit relâché :
— Ô Allah, s'il meurt, ils diront que je l'ai tué.
Le spasme se relâcha aussitôt. L'air s'engouffra à nouveau dans la poitrine du Pharaon, et son bras retrouva sa souplesse. Il se redressa, respirant avec peine, mais dès que sa douleur s'estompa, il se releva et avança la main vers elle une seconde fois. Cette fois, la crise fut plus violente encore : sa mâchoire se crispa, ses membres furent secoués de tremblements brutaux et il tomba lourdement sur le sol, incapable de respirer. Il supplia à nouveau, promettant de la laisser partir. pria une seconde fois, et le roi fut libéré, pâle, le corps couvert d'une sueur glacée.
Certaines mains se glacent avant de toucher le lin.
Personne ne bougea. Les harpes s'étaient tues. Les gardes et les serviteurs restaient immobiles le long des murs, n'osant plus lever les yeux sur qui se tenait debout au centre de la pièce. Le roi lui-même, reculé sur son siège bas de cèdre, évitait de croiser son regard fixe. Sa voix, autrefois forte, n'était plus qu'un murmure tremblant lorsqu'il ordonna à ses ministres de la faire sortir.
— Ce n'est pas un être de chair que vous m'avez amené, dit-il, mais une force qui me dépasse. Qu'elle parte.
Pour apaiser la puissance invisible qui veillait sur elle, il ordonna qu'on lui remette , la fille du roi déchu de Memphis dont la maison royale avait été vaincue par ses armes. s'avança au milieu des servantes. Malgré sa tunique simple de lin fin ornée de petites perles de faïence bleue à l'encolure, elle marchait la tête haute, sa posture trahissant la fierté de son sang royal que la captivité n'avait pas brisée. Elle fit trois pas et se plaça derrière , réglant son pas sur le sien.
En franchissant les portes de bronze, s'arrêta un instant pour réajuster son voile de lin avant de rejoindre dans la cour ensoleillée. Il était toujours debout sous le soleil de midi, les pieds nus sur la pierre brûlante, achevant sa prière. En la voyant approcher, il leva l'index de la main droite.
— Qu'y a-t-il ? demanda-t-il.
s'arrêta devant lui, son visage n'ayant rien perdu de son calme habituel.
— Allah a repoussé le bras du tyran, dit-elle. Et voici .
posa son regard sur la jeune Égyptienne qui se tenait en retrait. s'approcha de la bête de somme sans qu'on lui en donne l'ordre. Ses mains, bien que fines et accoutumées jadis à la douceur du palais de Memphis, prirent la grande outre de cuir neuve, remplie de l'eau fraîche du Nil, et la soulevèrent d'un geste précis pour la charger sur le flanc de l'animal. Le petit groupe se mit en marche vers le nord, quittant les cultures vertes du delta pour retrouver les collines de Canaan. Le battement régulier de l'outre pleine contre le flanc de la bête scanda leur progression silencieuse sur la piste de caravanes.
ne disait rien. Elle marcha derrière , réglant son pas sur le sien. L'outre neuve battait contre son épaule.