Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 7La Science du Ciel
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 7

La Science du Ciel

11 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

La trace de graisse était toujours visible sur les dalles de l'entrée. Six jours avaient passé depuis que la coupe de lait y avait été abandonnée. avait frotté la pierre avec du sable sec et de l'eau du puits, mais la fêlure sombre était restée grasse. Sous la semelle d', le sol gardait à cet endroit une consistance différente, un peu plus glissante, une marque que le balai de roseaux ne parvenait pas à effacer. passait devant chaque matin pour entrer dans l'atelier. Il baissait les yeux sur le rond sombre, ne disait rien, puis franchissait le seuil.

La chaleur de la mi-journée commençait à peser sur le toit de briques crues. Par la porte ouverte, l'air entrait chargé de l'odeur de limon sec et de roseau brûlé provenant des canaux inférieurs de Hurmuzjard.

Sous le porche ombragé de la cour intérieure, pétrissait la pâte d'orge. Ses deux mains s'enfonçaient régulièrement dans l'argile grise du récipient, soulevant la masse lourde avant de la rabattre contre les parois. À chaque pression, son bracelet de cuivre large — celui qu' lui avait offert au retour d'un marché de Kūthār — claquait contre le bord cuit de la jarre dans un cliquetis métallique régulier. C'était le seul son régulier qui traversait le silence de la cour, avec le grincement plus léger du métier à tisser dans le coin opposé.

travaillait assise sur une natte de palmier. Ses doigts agiles passaient le fil de laine rouge entre les montants de bois sombre. Ses cheveux noirs, serrés par un lacet de laine de la même couleur, retombaient sur son épaule gauche. Sans cesser de croiser les fils, ses yeux longs se posèrent sur le col de la tunique de laine brute d' qui traversait la cour. Elle vit la fine poussière bleue, presque invisible, encore incrustée dans la trame près de la couture. C'était la trace du lapis-lazuli de la montagne, ce bleu que les sculpteurs n'utilisaient pas pour les idoles ordinaires. Elle ne dit rien. Ses yeux glissèrent de la poussière bleue à la navette de bois, puis elle reprit son geste mécanique.

entra dans l'atelier.

Le cèdre rouge destiné au temple de Sîn était posé sur le grand billot. C'était une pièce massive, dont l'odeur résineuse luttait avec la poussière de calcaire qui recouvrait le sol. était debout devant l'établi, le racloir de bronze à la main. Il travaillait le dos d'une idole de Ningal. Ses mouvements étaient plus lents que d'ordinaire. Parfois, il tournait la tête vers la ruelle extérieure, comme s'il attendait un signal, puis il reportait son attention sur le grain du bois.

s'était assis sur le billot bas, près du tas d'argile fraîche. Ses mains restaient posées bien à plat sur ses genoux, les doigts serrés. Il tenait une tige de roseau sec qu'il avait ramassée près du canal, mais il ne la taillait pas. Ses yeux clairs allaient d'un angle de la pièce à l'autre, évitant soigneusement les formes de bois et de pierre alignées le long du mur. Il s'était arrêté à une bonne coudée de la statue de Ningal, maintenant sa distance habituelle avec les visages taillés.

observa les mains d'.

Le jeune homme avait pris la ponce de calcaire doux pour lisser le socle d'une petite idole domestique, mais son geste s'était arrêté. Ses doigts frottaient la même surface déjà polie depuis de longues minutes, sans progresser. Le calcaire blanc laissait une pellicule sur sa peau fine.

ne dit rien. Il posa son racloir sur le bois.

Le cèdre rouge de la Ningal était presque achevé. Les lignes de la robe et les courbes du croissant sur la coiffe royale étaient nettes, mais le visage n'était encore qu'une surface lisse, bombée et sans regard. Deux ovales parfaits marquaient l'emplacement des yeux.

prit le ciseau de bronze à lame étroite sur le râtelier. La poignée de buis était usée, polie par ses propres paumes au fil des saisons. Il la tendit vers , le manche en avant.

— Termine les yeux, dit .

La voix était calme, mais elle portait le poids d'une demande ancienne. C'était le geste qu'il faisait chaque fois qu'il voulait marquer la fin de l'apprentissage d'une pièce.

regarda le manche de buis. Ses mains restèrent posées le long de sa tunique de laine brute. Il ne fit pas un pas. Son pouce gauche glissa lentement contre son index, pressant la jointure. Il sentait la rugosité de la ponce sous ses ongles.

maintint le ciseau tendu dans l'espace vide entre eux.

— Les yeux, répéta le père.

Sa voix s'était resserrée.

— Je ne peux pas, dit doucement .

Le ciseau de bronze ne bougea pas. La main d' se crispa sur la poignée de buis. Ses articulations blanchirent sous la peau tannée, mais son bras resta suspendu au-dessus du cèdre rouge. Ses yeux restèrent fixés sur les ovales vides du visage de bois.

Il reposa le ciseau sur l'établi. Le bronze tinta contre le bois avec un bruit sec.

ne bougea pas sur son billot, mais ses mains se serrèrent un peu plus fort sur ses genoux. Ses yeux fixèrent la poussière grise du sol.

se tourna vers le fond de l'atelier. Il ouvrit le placard de briques crues et en sortit deux paquets de lin lourd. Le tissu était imprégné d'huile de sésame pour préserver le bois de la sécheresse de la plaine. L'odeur rance de l'huile cuite emplit immédiatement la pièce basse. Sous le lin gris, les contours des deux divinités destinées à la ziggourat de Sîn se devinaient, massives.

Sur une cheville de palmier, prit le brassard de cuivre.

Le métal était large, gravé du croissant de lune de la guilde des sculpteurs du temple. Il passa son pouce sur la gravure usée, un geste mécanique qu'il répétait chaque matin depuis trente ans, celui que son propre père faisait avant lui dans le vieil atelier de la ville basse d'Ur. Le cuivre brillait d'un éclat terne sous la lumière du jour.

s'approcha d'. Il ne posa pas le métal sur la table. D'un geste habituel, presque machinal, il prit le brassard pour le faire glisser sur l'avant-bras droit d', comme on prépare un apprenti pour la livraison officielle devant les prêtres.

ne leva pas la main. Ses doigts restèrent ouverts, pendants.

Le brassard de cuivre glissa le long de sa peau blanche sans rencontrer de résistance. Il s'arrêta au pli du coude, suspendu de travers, le croissant de lune incliné vers le sol. Il ne tomba pas, mais il ne tenait pas.

fit un pas en arrière. Ses mains restèrent vides devant sa poitrine.

s'était arrêtée sous le porche. Ses mains chargées de pâte grise restèrent suspendues au-dessus du récipient d'argile. Son bracelet de cuivre ne cliquetait plus. Elle baissa les yeux sur la pâte lourde, son menton touchant presque son collier de perles bleues.

Au-dehors, dans la ruelle étroite de Hurmuzjard, le tintement sourd et lointain des cloches de bronze de la ziggourat commença. C'était l'appel des prêtres pour la fermeture des portes de la cour basse avant la grande chaleur de l'après-midi. La vibration traversa le sol de terre battue de l'atelier, montant jusqu'aux semelles d'.

— Yā abatī… dit .

Les doigts d' cessèrent de trembler le long de sa tunique. Pendant une fraction de seconde, ses épaules se redressèrent légèrement. Il leva le menton vers le visage de son fils, le regard chargé de cette lueur fragile qui espère encore un repentir ou un geste pour ramasser le cuivre.

parla sans hausser le ton. Les mots étaient distincts, portés par le souffle régulier de celui qui n'a pas besoin de crier pour être entendu.

— Il m'est venu une science que tu n'as pas reçue. Suis-moi. Je te guiderai sur le droit chemin.

ouvrit la bouche. Ses lèvres remuèrent sans bruit, puis le début de la formule rituelle monta de sa gorge.

— La voie de nos…

Le mot pères resta coincé dans sa gorge serrée. La phrase se brisa là, inachevée, suspendue dans la poussière jaune qui descendait du plafond. La formule qu'il avait apprise et répétée toute sa vie ne parvenait plus à couvrir le silence de la pièce.

Ses épaules s'affaissèrent d'un coup, perdant leur raideur. Sa main droite descendit vers l'établi, cherchant le racloir de bronze abandonné pour y appuyer ses doigts larges. Il pesait de tout son poids sur le bois chaud, évitant de croiser le regard d'. Ses yeux semblaient fuir la lumière crue qui entrait par la porte.

ne bougea pas.

ne répondit pas.

Le mot sawiyyan désignait aussi une planche sans nœuds.

ne répondit pas.

Il ramassa le brassard de cuivre qui pendait au coude d'. Son geste fut lourd, sans colère apparente, mais d'une lenteur douloureuse. Il fit glisser le cercle de métal sur son propre bras gauche, le repoussant jusqu'au milieu de son avant-bras large.

Il chargea les deux paquets de lin huilé sur son épaule droite. Son corps se plia sous le faix. C'était la première fois qu'il portait seul la commande de la guilde, sans l'aide de l'apprenti pour équilibrer la charge. La toile grise, imprégnée d'huile de sésame et de bitume, laissait une trace sombre sur sa tunique de laine.

Il marcha vers la sortie.

Sur le seuil de la porte basse, son épaule heurta le montant de brique cru. Les statues enveloppées de lin frottèrent contre le plâtre blanc, laissant tomber une fine pellicule de poussière sur le sol. ne s'arrêta pas pour nettoyer la marque.

… dit-il.

Sa voix se brisa au milieu du nom, s'arrêtant sur la dernière syllabe comme si le reste de la phrase s'était dissous sous la chaleur du jour. Il ne dit rien de plus. Il ne se retourna pas.

Il franchit le seuil.

Le bruit lourd de ses sandales de cuir résonna sur les dalles de la ruelle, s'atténuant à mesure qu'il s'éloignait vers le grand canal, puis s'éteignit tout à fait sous le bourdonnement des mouches du midi.

Le silence retomba sur l'atelier.

entra par la porte de la cour. Elle tenait une jarre de terre cuite rouge remplie d'eau du puits. Sans dire un mot, elle la posa sur le coin de l'établi, juste à côté de l'idole inachevée de Ningal. Ses doigts restèrent un instant collés à l'argile humide de la jarre, puis elle prit une longue inspiration et expira lentement, relâchant le souffle qu'elle semblait retenir depuis que le brassard avait glissé. Elle se retourna et retourna vers le foyer froid de la cuisine.

resta sur son billot. Ses yeux se fixèrent sur la statue au visage lisse, puis ne bougèrent plus.

s'était approchée sans bruit. Ses sandales plates n'avaient pas soulevé la poussière du seuil. Elle ne regarda pas . Son regard se posa sur l'établi de bois, là où le brassard de cuivre avait glissé quelques minutes auparavant. Un petit morceau de fil rouge de sa navette était resté accroché à sa ceinture. Elle avança la main droite, effleura du bout des doigts la surface de l'établi, frôlant le racloir abandonné, puis retira sa main et retourna vers son métier à tisser dans la cour ombragée.

s'assit sur le billot vide.

Le racloir de bronze qu' avait lâché sur l'établi oscillait encore très légèrement sous la vibration du départ, puis s'arrêta tout à fait dans un infime cliquetis.

Devant lui, la Ningal de cèdre attendait les yeux qu'aucune main ne viendrait graver. Les deux cavités sombres du visage rouge captaient la lumière verticale du midi. Derrière ces ovales vides, il n'y avait rien. La résine continuait de suinter doucement sur le bois nu, comme une larme immobile.

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