était assis au fond du sarb. Ses genoux touchaient presque son menton. La terre de la voûte était proche. Il leva la main. Ses doigts frôlèrent l'argile sèche.
Quinze mois étaient passés. Ses membres avaient grandi. La natte de roseaux était trop courte pour son corps. Ses pieds dépassaient. Les roseaux piquaient ses chevilles.
Il entendait les pas au-dessus. Des sabots de mule sur la route. Des voix lointaines. Des hommes qui passaient. Puis le silence. Puis d'autres pas. Toujours les mêmes rythmes. Jamais les mêmes bruits.
descendit. Elle posa l'outre. Le lin de sa robe était usé. Elle sortit une tunique propre de son sac. La laine était brute. Elle sentait le mouton.
se redressa. Il dut courber les épaules. La voûte touchait sa tête quand il se tenait droit.
— Sors-moi, dit-il. Je veux regarder.
Sa voix résonna contre la paroi étroite. Les mots étaient distincts. Ils frappèrent l'argile et revinrent.
s'arrêta. Ses mains restèrent sur la tunique. Elle regarda la fente du sarb. La lumière du jour déclinait. Le rectangle gris sur le sol était devenu bleu.
— Les gardes sont sur la route, dit-elle.
Sa voix était basse. Elle caressa son bracelet de cuivre du pouce. Le métal était froid.
— Ils ne regardent pas, dit .
expira lentement. Ses épaules s'affaissèrent un instant. Elle les redressa. Elle prit la tunique. Elle la passa sur sa tête. La laine lui gratta le cou. Elle ne dit rien. Elle commença à remonter les degrés de terre. la suivit.
La pierre ronde bouchait la sortie. posa ses deux mains sur le flanc du rocher. Elle poussa. La pierre roula dans l'herbe sèche. Un grand rectangle de ciel entra.
passa la tête hors du trou.
L'air ne stagnait pas. Il bougeait. Il sentait le limon froid et la paille brûlée. posa ses paumes sur le bord de la fosse. Il se souleva.
Ses pieds nus touchèrent la terre libre. L'argile était froide sous ses plantes. Elle montait entre ses orteils. Elle s'effaçait quand il levait le pied. Elle revenait quand il reposait.
Le monde n'avait pas de toit. leva les yeux. Le bleu s'étendait sans limite. Aucun pilier ne soutenait la voûte. Sa tête tourna. Ses genoux tremblèrent. Il posa une main sur l'épaule de sa mère pour ne pas tomber. Son cœur battait plus vite. Il avait l'impression de tomber vers le haut.
— Qui fait le ciel ? dit-il.
ne répondit pas. Elle serra sa main. Un peu plus fort cette fois.
Le vent lui soufflait dans les cheveux. Ils bougeaient. Ils lui frappaient le front. Il leva la main. Les doigts s'emmêlèrent dedans. Il tira. La tête bougea. Il lâcha. Les cheveux retombèrent. Le vent les reprenait.
— Qui fait le vent ? dit-il.
ralentit. Son regard glissa vers la route. Puis vers le ciel. Elle reprit sa marche.
— Continue d'avancer, dit-elle.
L'horizon était loin. La plaine s'étirait en bandes brunes et vertes jusqu'aux marais. Des oiseaux passaient. Bas. Rapides. Ils disparurent derrière une ligne de roseaux. D'autres oiseaux passaient plus haut. Ils ne battaient pas des ailes. Ils planaient. Immobiles. Puis ils tournaient. Puis ils repartaient.
prit sa main. Ses doigts étaient chauds. Ils marchèrent le long du canal.
L'eau coulait. Claire. Elle passait sur des cailloux. Elle faisait un bruit. Pas constant. Par à-coups. Quand elle rencontrait un caillou, elle montait. Elle retombait. Elle recommençait.
s'agenouilla au bord. Il posa la main dans l'eau. Froide. Elle lui léchait les doigts. Elle passait entre eux. Elle continuait sans lui.
— Qui fait couler l'eau ? dit-il.
serra ses doigts. Elle regarda la route derrière eux.
— Tais-toi, dit-elle.
retira la main. Les gouttes tombaient. Lentes. Il les regarda. Elles brillaient dans le soleil. Puis elles s'effaçaient sur sa paume.
Une bête passait sur le sentier de l'autre côté de l'eau. Elle portait deux paniers de paille. Ses sabots s'enfonçaient dans la boue. Un homme marchait derrière, un bâton à la main.
s'arrêta. Il désigna la bête.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Un âne, dit .
— A-t-il un seigneur ?
— L'homme au bâton, dit .
regarda l'homme. L'homme frappa l'âne pour le faire avancer.
— Et qui est le seigneur de l'homme ?
serra ses doigts. Ses épaules se tendirent. Elle regarda la route derrière eux. Puis elle regarda le ciel. Elle ne répondit pas.
— Tais-toi, dit-elle.
marcha. Il ne posa plus de question. Il pressa son pouce contre son index. Il le maintint là. Le geste lui rappelait quelque chose. Il ne savait pas quoi.
Des femmes passaient. Des paniers sur la tête. Elles ne regardaient pas . Elles ne voyaient pas l'enfant. Leurs pas étaient réguliers. Leurs ombres s'allongeaient sur le sol. les suivait des yeux. Chaque ombre. Chaque pas. Jusqu'à ce qu'elles tournent dans une ruelle.
Le village de Hurmuzjard apparut derrière les palmiers. Les maisons étaient des cubes de briques grises. La fumée des foyers montait droite dans l'air frais.
poussa la porte de bois de leur cour. Elle entra la première. passa le seuil derrière elle.
La pièce était sombre. Une lampe à huile de sésame brûlait sur une niche. était assis par terre. Un bloc de cèdre reposait entre ses cuisses. Il tenait une râpe. La sciure rousse couvrait ses genoux.
Au fond de l'atelier, trois figures de bois regardaient la pièce. Des yeux noirs. Des bouches immobiles. Des bras le long du corps. Elles étaient plus hautes qu'. La poussière couvrait leurs épaules.
s'arrêta. Il les regarda.
— Qui sont-ils ? dit-il.
leva la tête. Ses yeux s'arrêtèrent sur l'enfant. La râpe glissa de ses doigts. Elle tomba sur la terre battue avec un bruit sourd.
ne la ramassa pas. Ses lèvres s'entrouvrirent. Puis se refermèrent. Comme s'il avait oublié ce qu'il voulait dire.
Le sculpteur se leva. Il était grand. Ses épaules barraient la lumière de la lampe. Il s'approcha lentement. Ses sandales crépitaient sur la sciure.
— Les dieux des hommes, dit .
regarda les figures. Il s'approcha. Il tendit la main. Il toucha le bois. Froid. Lisse. La poussière resta sur ses doigts.
— Pourquoi ne parlent-ils pas ? dit-il.
s'arrêta. Il regarda l'enfant. Puis il regarda les idoles. Ses mains se fermèrent sur le bloc de cèdre.
— Ils n'ont pas de bouche, dit-il.
— Qui leur a enlevé la bouche ?
ne répondit pas. Il recula d'un pas. Ses talons heurtèrent le bloc de cèdre. Il se retourna. Il le ramassa. Il le posa sur l'établi. Ses doigts ne lâchèrent pas le bois. Il ne regardait pas . Il regardait le bois.
retira sa main de l'idole. Il regarda ses doigts. La poussière était grise. Il la frotta sur sa tunique. La poussière resta.
— Qui est cet enfant ? dit .
Sa voix était basse. Elle tremblait.
ne répondit pas. Elle resta debout près de l'entrée. Ses doigts tremblaient encore. Elle les posa sur le bord de la table. Elle les immobilisa.
s'approcha d'. Il se pencha. Ses mains saisirent les épaules du garçon. Les doigts étaient durs, usés par le ciseau. Il le tourna vers la lumière.
Il cherchait le nourrisson qu'il avait perdu. Il ne trouvait qu'un garçon qui le regardait. Les yeux ne baissaient pas. Ils ne pleuraient pas. Ils étaient ouverts. Directs.
lâcha les épaules. Il recula. Ses talons heurtèrent encore le bloc de cèdre. Ses lèvres s'entrouvrirent. Puis se refermèrent.
— Quinze mois, dit-il. Ce n'est pas un bébé.
— Il a grandi là-bas, dit .
prit la main droite d'. Il tourna la paume vers le haut. Il chercha le pouce. Il vit la peau lisse. Il n'y avait pas de miel. Pas de lait. Le pouce était sec.
— Comment a-t-il mangé ? dit .
— Allah nourrit qui Il veut, dit .
lâcha la main. Il recula vers l'établi. Ses yeux allaient de la porte à l'enfant. Puis aux idoles. Puis à l'enfant. Ses doigts tremblaient. Il les posa sur le bloc de cèdre pour les arrêter.
— Les soldats cherchent toujours, dit-il. Le prêtre est venu à l'atelier ce matin. Il a posé des questions.
— Ils cherchent les nouveau-nés, dit . Celui-ci marche.
prit le bloc de cèdre. Il le posa sur l'établi. Ses doigts tremblaient encore. La râpe était par terre. Il ne la ramassa pas. Il regarda le bois. Il ne le toucha pas.
— Il dira qu'il est le fils de mon frère, dit . Mon frère est mort à Haran. Personne ne posera de questions pour un orphelin de plus. Il travaillera avec moi. Il portera le bois.
regarda le bloc de cèdre sur l'établi. Le bois avait la forme d'un torse humain. Les bras n'étaient pas encore sortis de la matière.
monta sur le toit plat de la maison.
Le crépuscule touchait la plaine. La terre devenait noire.
Au sud, une masse sombre coupait l'horizon. La grande ziggourat d'Ur s'élevait vers les premières étoiles. Des feux s'allumèrent sur ses trois terrasses. Les flammes orange brillaient comme des points fixes.
Le vent apporta le son des cornes de bronze. Les prêtres chantaient pour les astres qui montaient.
Un chien aboya. Une fois. Puis le silence. Puis une autre fois. Plus loin. tourna la tête. Il ne vit pas le chien. Il entendit le silence entre les aboiements. Ce silence était différent du silence du sarb. Plus large. Plus vide. Il contenait plus de choses.
s'assit sur le rebord du toit. Ses pieds pendaient dans le vide. Il regarda la ziggourat. Il regarda les hommes minuscules qui s'agitaient autour des feux.
Il posa sa main sur la brique du toit. Elle était encore chaude du soleil.
monta derrière lui. Elle s'assit à côté. Elle ne dit rien. Elle regardait la même direction. Ses épaules s'affaissèrent lentement. Pour la première fois depuis longtemps, elle relâcha un peu sa vigilance. Elle expira.
— Pourquoi regardes-tu le ciel ? dit-elle.
ne répondit pas. Il leva la tête. Le cou tendu. Les yeux grands.
La lune apparut. Pas ronde. Un morceau. Blanc. Elle montait derrière la ziggourat. Elle éclairait un côté de la ville. L'autre restait noir.
Une étoile apparut. Puis une autre. Puis dix. Puis trop pour les compter. Elles étaient là. Immobiles. Lointaines. Plus loin que la ville. Plus loin que le vent.
leva le bras. Les doigts se crispèrent. Il voulait toucher. Le ciel était trop haut. Il baissa le bras.
posa sa main sur son épaule. Chaud. Elle la serra.
— Il est grand, dit .
ne répondit pas. Elle serra son épaule. Un peu plus fort.
Il ne dormit pas. Il ne ferma pas les yeux. Il regarda jusqu'à ce que les pierres du toit deviennent froides. Jusqu'à ce que les lumières de la ville s'éteignent une par une. Jusqu'à ce que le silence soit complet.
le souleva. Il ne résista pas. Sa tête tomba sur son épaule. Ses yeux restaient ouverts. Ils regardaient encore quand elle le porta dans la maison.