Le matin n'était encore qu'une ligne grise au-dessus des collines d'Hébron quand serra le nœud de la sangle de bois. La monture, un vieil âne gris au poil usé par le bât, remua les oreilles au passage de la lanière. s'approcha, portant enveloppé dans son manteau de laine brute. Autour de sa taille, elle avait noué sa longue ceinture de lin, le mintaq, dont le pan de tissu flottait sur ses chevilles, traînant dans la poussière du chemin. Le ruban de laine rouge de , serré à son poignet gauche, jetait une tache sombre dans la lumière faible de l'aube, tandis que les deux anneaux d'or martelé de ses oreilles percées tintent doucement contre son cou.
prit le licol de chanvre. Sans un mot, il guida la bête hors du campement. restait debout sur le seuil de sa tente, les bras croisés sous son voile gris, sa silhouette immobile se confondant avec les chênes de Mambré. ne se retourna pas.
À la première cuve de pierre, là où le sentier descendait vers les terres sèches du sud, s'arrêta. Il détacha la petite gourde de cuir suspendue à sa selle et la tendit à .
— Bois un peu, dit-il.
prit la gourde, but de longues gorgées d'eau fraîche, puis la lui rendit. la replaça contre le bois de la selle. Ce fut la dernière parole qu'il prononça.
ne comptait plus. Il ne regardait pas le ciel pour les phases de la lune.
Le calcaire blanc d'Hébron, avec ses vallons ombragés et son vent qui gardait l'odeur des feuilles de chêne et de la terre humide, s'effaça derrière eux en quelques marches. Ils entrèrent dans le désert du Néguev, une étendue plate de marne grise et de cailloux blancs où la chaleur commençait à monter dès la fin de la veille. Le vent changea. À mesure qu'ils avançaient vers le sud, il ne sentit plus rien qu'une poussière sèche qui s'infiltrait sous les voiles et collait aux paupières.
Les villages devinrent plus rares, puis cessèrent. Les derniers puits qu'ils croisèrent portaient des marques de tribus qu' ne reconnaissait pas, des entailles anguleuses gravées dans la pierre par des mains étrangères à Canaan. Il évita ces puits comme il avait évité les caravanes.
marchait en tête, la tête basse, les yeux fixés sur la trace du sentier. Ses doigts glissaient de temps à autre le long de la corde pour presser lentement le pouce contre l'index de sa main gauche, comme pour y chercher la sensation lointaine du lait chaud de son enfance dans la grotte d'Ur. Il évitait les puits fréquentés et les pistes des grands marchands qui remontaient vers l'Égypte ou la mer de sel. Lorsqu'ils croisaient au loin la poussière d'une caravane, il obliquait vers les collines d'argile, contournant les campements pour s'enfoncer plus profondément dans le désert de Paran. Il ne cherchait pas de puits pour la nuit, ne dressait aucun abri de laine. Il arrêtait la monture sous l'ombre chiche d'un rocher, partageait une poignée de dattes sèches et quelques gouttes d'eau de l'outre, puis s'asseyait à l'écart, le dos appuyé contre la pierre chaude, regardant le sable.
l'observait depuis son siège sur la monture. Au début, elle avait cherché du regard les tentes des bergers ou les enclos de pierre où s'abriter. Mais le silence d' était comme une muraille. Son pas devenait chaque jour plus lourd, ses épaules se courbaient sous sa tunique poussiéreuse, et ses yeux restaient obstinément fixés vers le sud, comme s'il suivait une ligne invisible tracée dans la caillasse. L'inquiétude monta en elle, lente et muette. Elle serra plus fort contre sa poitrine, sentant le corps chaud du nourrisson s'agiter sous le lin. Derrière la monture, le pan de sa ceinture traînait sans relâche, effaçant le sillon des sabots de la bête dans la poussière jaune.
Une autre lune monta.
La nuit, le ciel changea. restait de longues heures immobile, la tête levée vers les constellations. Les étoiles familières de Canaan — celles qui avaient accompagné son enfance et veillé sur Hébron — glissaient chaque nuit plus bas vers la crête des collines septentrionales, s'enfonçant dans l'horizon comme des feux qui s'éteignent. À leur place, des constellations nouvelles, plus vives et plus blanches, s'élevaient dans le ciel du sud, dominant la steppe nue. Ils changeaient de monde.
Les pierres changèrent de couleur.
La terre de Paran fit place aux premiers contreforts du Hijaz. Les collines de grès jaune s'effacèrent devant d'immenses plateaux de lave noire, les harrah, où des blocs de basalte tranchants comme du verre jonchaient le sol. Les sabots de l'âne glissaient sur la roche sombre, obligeant à ralentir sa marche, cherchant les rares passages de terre compacte entre les pierres volcaniques. La chaleur devint suffocante, emprisonnée dans les vallées étroites flanquées de parois de granite gris. Même le vent semblait brûler, apportant une odeur de pierre chauffée qui desséchait la gorge.
Le corps d' devint plus sombre sous le soleil, sa peau prenant la teinte de la terre du sud. Il tétait plus longtemps, ses lèvres tirant avec impatience sur le sein de sa mère. fermait les yeux sous l'effet de la fatigue, sentant sa poitrine s'assécher à mesure que les jours passaient sous la chaleur verticale. Le nourrisson s'agitait, lâchait le mamelon en pleurant, sa petite bouche sèche cherchant en vain le lait qui ne venait plus. passa sa main sur son front mouillé de sueur, essuyant le sel de ses tempes du revers de sa manche. Elle ne dit rien. Elle regarda le dos rigide d' qui continuait de guider la bête à travers le basalte noir.
Ils gravirent un dernier sentier abrupt, une faille étroite dans la roche noire du Hijaz, et atteignirent la crête du col septentrional.
plissa les yeux sous le soleil de midi, les anneaux d'or de ses oreilles brillant sous la lumière crue. Elle regarda au-delà de la crête, mais ne vit rien qu'une cuve de pierre. C'était un bassin aride, encaissé entre des montagnes chauves de granite gris et de basalte noir qui se dressaient vers le ciel blanc.
Ils descendirent le sentier caillouteux. La vallée s'ouvrit sous leurs pas, immense et vide.
Aucun bruit ne montait du fond de la cuve. Aucune fumée de foyer ne flottait dans l'air immobile. Aucun troupeau de chèvres ne parcourait les pentes rocheuses. Aucun homme ne se tenait sur les pistes de poussière.
La vallée était un bol de pierres chauffées par le soleil. Au centre de la dépression, là où le sol d'argile était craquelé par la sécheresse, se dressait un unique arbre sauvage, une dawhah aux branches épineuses et tordues dont les feuilles grises tombaient dans la poussière. À quelques pas de l'arbre, le sol s'élevait en un petit monticule de terre rouge et de sable compacté, la rabiyah. Les lits desséchés des torrents d'hiver contournaient cette éminence à droite et à gauche, marquant la terre de larges ravines blanches sans jamais avoir entamé le sommet du monticule rouge.
arrêta la monture sous l'ombre mince de la dawhah. Ses mouvements étaient lents, précis. Il prit le sac de cuir contenant une poignée de dattes sèches et l'outre de cuir presque vide, et les déposa au pied de l'arbre. Il s'approcha de et l'aida à descendre de la bête. Ses mains, lorsqu'elles effleurèrent ses bras, étaient sèches et chaudes comme la pierre du désert. Il ne leva pas les yeux vers elle.
reprit le licol de chanvre. Il fit faire demi-tour à la monture et commença à remonter le sentier caillouteux vers le col du nord.
resta immobile un instant sous l'arbre, serré contre sa poitrine. Elle regarda la silhouette d' s'éloigner sur la pente de granite, le pas régulier, la tête droite. Elle fit trois pas rapides, le lin de sa tunique balayant les cailloux, les anneaux d'or de ses oreilles heurtant ses épaules alors qu'elle commençait à courir après lui. Le pan de son mintaq traînait dans la poussière, lissant le sol derrière elle, effaçant leurs propres traces dans la caillasse.
— Ô , dit-elle en l'atteignant.
ne s'arrêta pas. Il continuait de monter, les yeux fixés sur la crête rocheuse.
— Où vas-tu en nous laissant dans cette vallée ? dit-elle, sa voix résonnant contre les parois de granite. Il n'y a pas d'hommes pour nous tenir compagnie, ni rien pour vivre.
marchait toujours. Ses épaules restaient tendues sous sa tunique, sa nuque rigide refusant de tourner le visage vers elle. Ses doigts serraient la corde de chanvre à en blanchir ses phalanges.
le suivit encore, le pas rapide, le nourrisson s'agitant dans ses bras. Elle répéta sa question à deux reprises, mais le silence d' restait entier, lourd comme la chaleur de la vallée.
Elle s'arrêta sur le sentier de pierres noires. Elle posa ses yeux sur son dos.
— Est-ce Allah qui te l'a ordonné ? demanda-t-elle.
s'arrêta. Il resta immobile sur la pente, de dos, la silhouette découpée sur le ciel blanc du col. Il ne se retourna pas. Sa main droite se posa à plat sur sa poitrine, sentant le battement sourd de son cœur sous sa tunique, sa main gauche restant immobile le long de son corps, serrée contre sa cuisse. Il prit une inspiration lente, ses côtes se soulevant sous le tissu de lin.
— Oui, dit-il.
Sa voix n'était qu'un murmure sec, emporté par le vent chaud de la vallée.
le regarda un long moment. Ses mains se serrèrent sur les flancs d'. Sa poitrine s'abaissa.
— Alors, dit-elle, Il ne nous abandonnera pas.
Elle fit demi-tour. Son pas était lent, mesuré. Elle redescendit la pente vers la cuve de pierres, rejoignant l'ombre mince de la dawhah. Elle s'assit sur la terre craquelée, disposa son manteau autour d'elle et prit l'enfant sur ses genoux.
franchit la crête du col de Thaniyyah.
Dès que le sentier redescendit de l'autre côté et que la cuve de Bakka fut entièrement masquée par les falaises de granite noir, il s'arrêta. Il laissa glisser le licol de ses doigts. Ses genoux fléchirent et il s'assit sur une roche plate, le dos tourné au nord.
Il se tourna vers la direction de la vallée invisible. Il leva ses deux mains devant son visage, les paumes ouvertes vers le ciel blanc, les doigts largement écartés, comme pour retenir dans le vide la forme de ce qu'il abandonnait. Ses lèvres remuèrent, laissant échapper des paroles sourdes que le vent chaud du sud dispersa aussitôt sur la caillasse :
— Ô notre Seigneur, j'ai établi une partie de ma descendance dans une vallée sans agriculture, près de Ta Maison sacrée, ô notre Seigneur, afin qu'ils accomplissent la prière. Fais donc que les cœurs de certains hommes penchent vers eux, et nourris-les de fruits. Peut-être seront-ils reconnaissants.
Ses mains restèrent levées de longues minutes, immobiles dans l'air brûlant, tandis que de grosses gouttes de sueur tombaient de son front sur la pierre grise.
Sous l'arbre sauvage, ouvrit le sac de dattes. Elle prit une datte sèche, couverte d'une fine poussière de sable, et la pressa entre ses dents pour en extraire la pulpe sucrée. Elle passa son index humide sur les lèvres d', qui cessa ses pleurs pour sucer la douceur.
Le vent du sud se leva, soufflant en rafales chaudes entre les falaises de granite. leva les yeux vers les crêtes noires. Le soleil glissait derrière les sommets volcaniques du Hijaz, ses rayons mourants faisant briller une dernière fois l'or de ses boucles d'oreilles. L'ombre de la dawhah s'allongea. Le basalte devint noir. Elle ne voyait plus les crêtes. Elle entendait le vent seul.
Sous le vent qui fraîchissait à peine, la poussière s'éleva en fins tourbillons gris, balayant les pentes du monticule rouge qui se dressait, solitaire et nu, sous la garde du ciel étoilé.