Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 11LAlliance dans la Plaine
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 11

LAlliance dans la Plaine

10 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

Ce soir-là, la steppe de Shinar s'étendait sous un ciel gris de poussière. marcha jusqu'à la tombée de la nuit vers le nord, le long de l'ancien canal asséché dont les berges s'effondraient sous le vent. Il ne restait du grand cours d'eau qu'un lit de vase durcie, craquelée en larges plaques polygonales qui résonnaient sous le pas comme de la brique cuite. Aucun oiseau ne volait au-dessus des roseaux secs. L'air se refroidissait rapidement sur le sol plat, estompant les contours des monticules de terre lointains.

Quand le soleil disparut derrière l'horizon, la plaine changea de couleur. L'argile grise prit des teintes de fer rouillé, puis les ombres s'étirèrent depuis chaque buisson épineux. s'arrêta au pied d'un talus de briques crues, restes d'une ancienne digue oubliée. Il posa sa besace de laine sur le sol, en retira son manteau épais et l'étala sur la terre froide.

Il s'assit, les jambes repliées sous lui. Ses cuisses étaient lourdes de la hâte de son départ, et la poussière collait à sa peau moite. Il prit l'outre en peau de chèvre suspendue à sa ceinture, en délia le col de cuir qui sentait le suif, et laissa couler une gorgée d'eau tiède dans sa gorge. L'eau avait le goût âpre du cuir chaud. Il la garda un instant en bouche avant de l'avaler, le regard fixé sur la ligne d'horizon où la plaine rejoignait le ciel.

Au loin, à plusieurs lieues vers le sud, la silhouette de Hurmuzjard se dessinait en noir. La grande ziggurat de briques s'élevait au-dessus de la brume de poussière comme un bloc carré et immobile. Le temple supérieur, d'ordinaire invisible à cette distance, apparaissait comme une excroissance sombre contre la clarté déclinante du crépuscule. La cité était derrière lui, mais sa présence restait ancrée dans le paysage plat, barrant le ciel.

posa ses mains à plat sur la terre. L'argile était froide. Il posa sa main droite contre sa poitrine. Il regarda le vide devant lui, ouvrit la bouche et prononça une phrase pour le silence :

— Sur cette terre, il n'y a que deux croyants.

La voix fut faible, absorbée par l'argile et le vent doux qui agitait les tamaris. Il pensa à , restée derrière la grande porte de bois de l'atelier, le regard fier devant la colère d'. Il ignorait où elle dormait ce soir-là, ni si elle avait franchi le seuil à son tour. Le mot flotta un instant, puis s'éteignit. Il ferma les yeux, sa main droite restant immobile sur son cœur.


Deux silhouettes apparurent à l'horizon alors que la première étoile brillait à l'ouest. Elles venaient du nord-est, contournant les méandres de l'ancien canal pour éviter les zones de vase molle. Leurs mouvements étaient réguliers, lents, rythmés par le pas des marcheurs de longue distance.

marchait en tête, une lourde besace de toile brute croisée sur la poitrine et un bâton de frêne à la main. le suivait de près, sa silhouette enveloppée dans un grand voile de laine sombre qui masquait ses épaules. La poussière s'élevait en petits nuages gris autour de leurs chevilles avant de retomber sur le sol sec. Ils ne hâtaient pas le pas, n'appelaient pas. Ils avançaient vers le talus de briques où était assis, guidés par la tache sombre de son manteau sur l'argile claire.

Quand ils arrivèrent à quelques pas de lui, ils s'arrêtèrent. Aucun cri ne salua leurs retrouvailles. Leurs visages, recouverts d'une fine couche de poussière grise qui marquait les plis de leurs yeux, restèrent graves. posa son bâton contre le talus de terre. Il détacha sa besace de toile et la posa doucement sur le sol. Il s'assit à côté d', les jambes pliées, ses deux mains posées à plat sur ses genoux. Ses doigts étaient raides de fatigue, mais il resta immobile, le regard baissé vers le sol entre ses pieds nus. Il ne tourna pas les yeux vers la silhouette lointaine de la ziggurat.

s'approcha à son tour. Le lacet de laine rouge, visible sous les plis de son voile sombre, retenait ses cheveux en arrière, dégageant son front haut marqué par la sueur. Elle s'assit en face d', sur la terre nue, sans étaler de manteau sous elle. Ses yeux, sombres et fixes, se posèrent sur le visage d'. Elle ne dit rien.

regarda , puis assis à sa gauche. Ils étaient trois désormais sur la terre de Shinar, assis en cercle au pied des ruines de briques.


se leva sans prononcer un mot. Il prit son couteau de bronze à sa ceinture et s'éloigna vers un groupe de tamaris desséchés dont les branches mortes pendaient près de l'ancien canal. Ses sandales firent crisser les branches sèches au sol. et restèrent seuls près du talus de briques. Le vent s'était levé, apportant l'odeur amère des roseaux brûlés par le soleil.

se tourna vers elle. Sa voix était basse, presque un murmure pour ne pas troubler le silence qui s'étendait sur la plaine.

— Tu es venue.

ne détourna pas le regard. Ses yeux restèrent fixés sur les siens, sans ciller sous le vent qui soulevait les plis de son voile.

— Où allons-nous ? demanda-t-elle.

leva la main vers le nord-ouest, là où le ciel conservait une traînée d'orange pâle au-dessus des collines invisibles de la haute Mésopotamie.

— Vers mon Seigneur.

Un lointain sifflement aigu se fit entendre alors que le vent passait entre les roseaux secs du canal, puis s'éteignit. attendit le silence et ajouta d'une voix égale :

— Il est le Puissant. Le Sage.

écouta, son visage restant immobile dans la pénombre croissante. Elle hocha la tête une fois, puis posa sa main gauche sur la terre froide pour s'appuyer.


revint en portant une brassée de branches sèches de tamaris. Le bois était léger, creux, desséché par les années sans eau. Il déposa le bois au centre du cercle formé par leurs corps, puis s'agenouilla. Il sortit de sa besace deux pierres de silex noir et un morceau de fibre de palmier séchée. Il frappa les pierres l'une contre l'autre au-dessus de la fibre. Une pluie d'étincelles bleues tomba dans l'obscurité, puis une fine fumée s'éleva, odorante et blanche. souffla doucement sur la braise naissante jusqu'à ce qu'une flamme rouge s'élève, éclairant leurs trois visages d'une lueur oscillante.

ouvrit son sac de lin grossier. Elle en sortit un pain d'orge plat et rond, cuit la veille avant la fuite. Le pain avait durci sous l'effet du vent de la steppe ; sa surface était rugueuse, parsemée de grains d'orge entiers et de traces de cendre grise de l'âtre. Elle tenta de le rompre en deux, mais la croûte était trop dure sous ses doigts fatigués.

prit le pain des mains de . Il le serra entre ses paumes larges et pressa. Le pain craqua sous l'effort, se brisant en trois morceaux. Il ne compta pas. Il tendit le premier morceau à , le second à , et garda le troisième pour lui.

Ils mangèrent en silence. Le bruit de l'orge sèche crissant sous leurs dents était le seul son dans la plaine, avec le crépitement rapide du bois de tamaris. mangeait vite, la tête baissée vers ses genoux. Il portait les morceaux à sa bouche d'un mouvement régulier, sans regarder les autres, et reposait immédiatement ses mains à plat sur ses cuisses après chaque bouchée. mangeait lentement, mâchant chaque bouchée de pain dur avec application. Ses yeux étaient fixés sur le sud, là où la ziggurat de Hurmuzjard brillait désormais de petits points lumineux. Les feux des prêtres étaient allumés sur les terrasses supérieures, formant une couronne de flammes jaunes suspendue au-dessus de la plaine obscure.

mastiqua son pain sans lever les yeux vers la cité. L'outre d'eau circula entre eux. Elle passa de la main de à celle de , puis à celle d'. Chacun but à longs traits l'eau tiède qui sentait le suif, essuyant le goulot de cuir du revers de la main avant de le transmettre.


La nuit était devenue froide. Le ciel nocturne s'était ouvert au-dessus de la plaine de Shinar, immense et sombre, vierge de tout nuage. Les étoiles brillaient avec une intensité froide, dessinant les constellations que les astrologues d'Ur nommaient chaque nuit depuis les terrasses du temple.

leva les yeux vers le croissant de lune qui montait à l'est. La lumière blanche éclairait le bord de son visage et ses pommettes. Elle ne cligna pas.

— Nanna, dit-elle.

Elle désigna du menton les feux de la ziggurat.

— Le temple brûle de tous ses feux à cette heure.

ne répondit pas. Il ramassa une brindille de tamaris non consumée et la jeta dans les braises. Le bois prit feu instantanément, jetant une dernière lueur sur leurs visages avant de s'éteindre.

se tourna de nouveau vers lui. Sa main droite serrait le col de son voile de laine.

— L'outre tient deux jours, dit-elle d'une voix calme. Après, il n'y a pas de puits avant le canal du nord.

regarda les braises rouges qui commençaient à grisonner sous la cendre.

— La fête est dans douze jours.

se figea instantanément à ces mots. Ses mains posées sur ses genoux se crispèrent, ses doigts se serrant sur le tissu de sa tunique jusqu'à ce que ses articulations soient tendues comme des os sous la peau. Il resta ainsi pendant plusieurs respirations, immobile, le regard fixe sur le feu mourant. Puis, lentement, ses doigts se desserrèrent et ses épaules s'affaissèrent.

soutint le regard d'. Le reflet des braises brillait dans ses yeux sombres. Elle ne posa pas de question sur le danger ou sur la garde royale. Elle détourna lentement les yeux vers les cendres froides du bivouac.


Le feu de tamaris s'éteignit tout à fait. Il ne resta au centre du cercle qu'un petit tas de cendres grises et froides que le vent de la nuit commença à disperser sur l'argile. La ziggurat de Hurmuzjard n'était plus qu'une lueur incertaine sur l'horizon noir.

Un bruit. Des sabots, lointains, sur la route de brique au sud. se raidit. Sa main alla vers le bâton de frêne posé contre le talus. Le bruit s'approcha. ne bougea pas. Les sabots passèrent à une centaine de coudées, derrière le talus. Deux ânes. Un marchand qui ronflait sur la bête de tête. Le bruit s'éloigna vers le nord.

relâcha le bâton. Ses doigts tremblaient.

Le vent de la plaine baissa de force. s'allongea sur son manteau de laine étalé sur le sol. L'argile froide et dure pressait contre ses omoplates à travers le tissu rugueux.

Dans l'obscurité complète de la steppe, trois respirations s'élevèrent. Elles se répondaient par intervalles, marquant le rythme du sommeil. ferma les yeux sous l'immensité du ciel nocturne.

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