Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 10Le Ciseau Brisé
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 10

Le Ciseau Brisé

9 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

La fumée des fours à briques entrait par les volets mi-clos de l'atelier, grise et tiède. Elle flottait au-dessus de la terre battue. La sciure de cèdre rouge s'était accumulée autour du socle de l'enclume, formant des tas clairs que les pas de la journée avaient piétinés. Sur le grand établi de chêne, les outils d' n'étaient pas rangés selon leur ordre habituel. Le maillet de buis lourd reposait à côté de la râpe à bois, et le grand ciseau de bronze était posé de travers, le tranchant dirigé vers le vide. La lumière oblique de la fin d'après-midi entrait en coupant la pièce en deux, séparant la poussière blanche qui dansait dans le rayon de la pénombre du fond.

se tenait debout dans cette zone d'ombre. Ses bras pendaient le long de son corps, ses doigts crispés sur le bois de l'établi jusqu'à ce que ses articulations blanchissent. Ses épaules étaient voûtées, presque rentrées, comme sous le poids d'un linteau trop lourd. Lorsque le loquet de la porte d'entrée bougea, il ne sursauta pas. Il leva seulement le menton, son regard fixé sur l'idole inachevée de Ningal posée devant lui.

entra. Ses sandales s'arrêtèrent à la limite de la lumière. Il n'avait plus de corbeille sur l'épaule droite. Ses mains restaient immobiles le long de ses flancs, ouvertes et vides. Le silence s'installa entre eux, lourd de la chaleur qui ne baissait pas.

ne tourna pas la tête. Ses yeux glissèrent sur la hanche en cèdre de la déesse Ningal, puis il parla. Sa voix était basse, presque un murmure, mais le ton en était sec.

— Cherches-tu à te détourner de mes divinités, ô ?

Le prénom tomba dans la pièce avec la dureté d'une pierre plate. Les mots habituels de l'atelier, les formules d'apprentissage et le nom de fils avaient disparu.

ne fit pas un pas de plus. Il pressa lentement le pouce de sa main gauche contre son index, sentant l'ongle s'enfoncer dans la chair pour contenir le trouble qui montait. Ses yeux parcoururent la rangée d'idoles alignées sur les étagères de briques : les visages d'argile grise, les formes en cèdre blanc, les yeux vides que son père n'avait pas encore peints.

— Cette statue de Ningal, dit-il, tu l'as taillée hier soir. Le bois était encore humide sous ton ciseau.

ferma les yeux une seconde. Ses doigts se serrèrent davantage sur le rebord de l'établi, laissant des marques sombres sur le bois sec.

— Elle protège la maison des fièvres et du vent chaud, dit le père. Tes ancêtres ont posé leurs offrandes devant elle bien avant que ton père ne construise ce toit.

— Si le feu prenait dans cet atelier cette nuit, dit , Ningal brûlerait la première. Elle ne pourrait pas s'écarter de la flamme. Qui te protégerait alors parmi elles ?

se détourna brusquement. Il saisit la râpe en fer doux posée sur l'établi et commença à frotter le flanc de la statue de bois. Le bruit strident et régulier du métal sur la fibre de cèdre remplit l'atelier, masquant les souffles. Les petits copeaux tombaient sur ses pieds nus, mais il ne s'arrêta pas. Son ponçage était rapide, trop fort, menaçant de gâcher la courbe de la hanche. Il fuyait la question, les yeux rivés sur le grain du cèdre, refusant de croiser le regard de son fils.

Un morceau d'écorce se détacha du bois et tomba sur la terre battue. Il roula une fois puis s'arrêta dans la poussière.

posa la râpe. Le silence revint, plus étouffant que le bruit. Le père fit un pas vers , sortant à demi de la pénombre. Son visage était marqué par les rides de l'âge et de la sueur, mais ses yeux étaient grands ouverts, brillants d'une panique que sa bouche n'exprimait pas. Les prêtres du Ziggurat étaient passés au temple après les cris du marché ; les gardes de surveillaient le canal de Hurmuzjard. Il le savait.

— Les scribes ont inscrit ton nom sur leurs tablettes d'argile, dit . Sa voix était descendue d'un ton, rauque, serrée dans sa gorge. Si tu ne cesses pas tes blasphèmes, la foule te traînera hors de la porte. Je te lapiderai le premier pour sauver cette maison.

ne cilla pas. Ses mains restèrent immobiles le long de ses cuisses. Il posa sa main plate sur sa poitrine.

se détourna tout à fait, lui présentant son dos voûté. Il saisit de nouveau son ciseau à sa ceinture, puis le replaça sans s'en servir.

— Écarte-toi de moi pour un long moment, dit-il.

La parole de bannissement tomba sans appel. C'était l'ordre de la distance, la fin de la maisonnée et la rupture du contrat d'apprentissage. retourna vers le fond de l'atelier, là où le bois s'entassait, et commença à ranger des morceaux de cèdre inutiles avec des gestes mécaniques, comme si la pièce était déjà vide.

regarda le dos de son père qui s'éloignait dans la pénombre. Il prit une inspiration lente, puis parla d'une voix douce qui ne portait aucune colère.

— Paix sur toi. Je demanderai pardon pour toi à mon Seigneur. Il a toujours été bienveillant envers moi.

ne répondit pas. Le bruit sourd d'une bûche de cèdre que l'on rangeait contre le mur de briques fut la seule réponse. Il continua ses mouvements, déplaçant les bois, évitant le moindre contact visuel.

fit trois pas vers son propre établi d'apprenti. Il regarda les outils que son père lui avait remis le premier jour : le maillet de pin, le poinçon de corne et son petit ciseau en bronze brut. Il prit ce dernier. Le métal était froid, marqué par l'empreinte de ses doigts et les travaux passés.

Il s'approcha du grand bloc d'enclume métallique qui servait à redresser les pointes. posa le tranchant du ciseau contre le rebord de fer. Il appuya de tout son poids, lentement, sans frapper ni faire de bruit. Le bronze résista d'abord, rigide, puis le métal commença à plier sous la pression continue de sa paume. Il grinca légèrement. La tige de bronze se tordit, perdant sa ligne droite, jusqu'à devenir inutilisable pour toute sculpture.

posa l'outil déformé au milieu des copeaux de cèdre qui jonchaient l'établi. C'était un geste de clôture définitive, sans colère.

— Je quitte cette maison, dit-il. Et ce que vous invoquez en elle.

s'était arrêté de bouger au fond de la pièce. Il regardait l'établi d'apprenti, ses yeux fixés sur la forme tordue du bronze brillant dans la sciure rouge. Il ne prononça aucun mot. Ses bras retombèrent le long de ses flancs.

chargea sa besace de laine grise sur son épaule gauche. Il traversa la pièce d'un pas tranquille et passa la porte de l'atelier pour entrer dans la cour intérieure de la maison.

Dans la cour, l'attendait près du mur de roseaux séchés. Ses genoux tremblaient visiblement sous sa tunique de toile claire, mais ses mains restaient fermes. Il tenait une outre d'eau neuve en peau de chèvre et une paire de sandales de marche à lanières de cuir épais. Sans dire un mot, il s'approcha d' et glissa les sandales et l'outre dans la besace ouverte. Ses doigts frôlèrent la laine grise, puis il recula de deux pas pour se replacer dans l'ombre du mur.

Le vent chaud de l'après-midi souffla sur la cour, faisant bruire les roseaux séchés du toit. Une brique descellée près du puits bougea sous le vent avec un petit bruit sec.

se tenait droite sur le seuil de la porte extérieure qui donnait sur la ruelle de Hurmuzjard. Le lacet de laine rouge retenait ses cheveux en arrière. De sa main droite, elle poussa le lourd battant de bois brut pour ouvrir le passage vers la rue. Elle ne regarda pas . Ses yeux noirs, longs et fixes, étaient dirigés vers l'intérieur de l'atelier, croisant directement le regard d' qui l'observait depuis la pénombre. Elle soutint ce regard sans ciller, affirmant sa dissidence par sa simple présence de pierre. Elle ne baissa les yeux que lorsque arriva à sa hauteur, franchissant le seuil.

était restée près de la grande cuve d'eau vide, le dos tourné à la maisonnée. Ses épaules étaient immobiles. Elle n'intervint pas, ne cria pas et ne versa aucune larme. Sa main droite se posa un instant sur son poignet nu, là où son bracelet de cuivre laissait une marque blanche dans la peau bronzée. Puis sa main retomba le long de sa cuisse. Elle resta ainsi, silencieuse, face au mur de briques crues.

franchit la porte extérieure. La ruelle de terre battue était vide sous le soleil blanc qui commençait à descendre vers l'horizon. La poussière s'éleva en fins nuages sous ses sandales de marche à chaque pas qu'il faisait en s'éloignant de la maison. Il marcha vers le canal de Hurmuzjard, les bras le long du corps, sans se retourner une seule fois.

À l'intérieur de l'atelier, la pénombre avait gagné du terrain. s'approcha lentement de l'établi d'apprenti. Il tendit ses doigts vers les copeaux de cèdre et ramassa le petit ciseau de bronze plié par . Le métal tordu était lourd dans sa paume calleuse. Il s'appuya contre le rebord de fer de l'enclume, plaçant ses deux pouces sur la courbe du bronze, et poussa de toutes ses forces pour tenter de le redresser. Ses articulations devinrent blanches. Sa poitrine se souleva sous l'effort, mais le bronze tordu ne bougea pas d'une ligne. Il n'y parvint pas. Il laissa retomber l'outil sur le bois de l'établi avec un son mat.

La sciure de cèdre restait sur le sol. Personne ne la balaya.

Il invoqua son Seigneur. La ruelle était vide.

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