Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 18Le Cri de la Vallée
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 18

Le Cri de la Vallée

14 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

Le premier jour, l’outre de cuir suspendue aux branches de la dawhah commença à s’affaisser sous le poids de l’eau tiède. en mesurait le contenu à la lenteur du flux contre le goulot de corne, n’offrant à ses propres lèvres qu’une gorgée brève au milieu du jour. Sous son vêtement, son sein restait lourd, gonflé d’un lait épais que le nourrisson prenait sans hâte dans la fraîcheur relative du matin. Elle demeurait assise sous l’ombre grise de l’arbre sauvage, les anneaux d’or de ses oreilles froides contre ses joues, les doigts posés sur le ruban rouge noué à son poignet gauche. La vallée était immobile, enfermée dans le silence de ses murailles de granite noir.

Le deuxième jour, l’outre sonna creux lorsque le vent la fit osciller contre l’écorce de l’arbre. Le cuir s’était détendu, prenant la forme flasque d’une bête morte. Dans les bras de , s’agita davantage. Sa bouche humide chercha le mamelon, mais la succion devint douloureuse, tirant sur une chair qui ne donnait plus qu’un filet mince et transparent. ferma les yeux, sentant la sueur sécher en plaques de sel sur son front. Elle pressa l’enfant contre son épaule gauche, sa main droite soutenant sa nuque fragile, tandis que son menton venait reposer sur le sommet de son crâne chaud. Le ciel au-dessus d’eux était d’un blanc de plomb.

Le troisième jour, décrocha l’outre. Ses doigts glissèrent sur le cuir devenu sec et raide, dur comme du bois mort. Elle la retourna au-dessus de sa paume droite. Une unique goutte, tiède et lourde, tomba sur sa peau sèche avant de s’évaporer instantanément. Son sein était plat, tari par la fièvre de la soif.

Près de ses pieds nus, sur la peau de chèvre poussiéreuse, cessa de pleurer. Sa voix s’éteignit dans un sifflement sec. Ses jambes fines se replièrent lentement contre son ventre creux, et ses petits doigts se serrèrent en poings rigides. Sa tête pivota sur le côté, sa bouche ouverte cherchant dans le vide une source de fraîcheur. regarda le corps minuscule qui se tordait silencieusement dans la poussière. Elle frissonna en dépit de la chaleur verticale. Elle serra les pans de son voile de lin écru dans ses poings fermés jusqu’à ce que ses phalanges blanchissent. Elle se leva. Elle ne regarda plus le corps qui se tordait dans la poussière.

Elle posa délicatement le nourrisson dans la dépression d’argile au pied de l’arbre, là où l’ombre était la plus dense. Puis, réajustant le nœud de son mintaq autour de sa taille, elle tourna le visage vers le monticule rouge de la rabiyah et s’élança vers la pente rocheuse de la colline la plus proche.


Le mont Safa n'était qu'un dôme de granite noir dont les blocs inférieurs glissaient sous le pied. gravit la pente, ses talons s'enfonçant dans les cailloux chauds. Arrivée sur la crête supérieure, elle fit écran de ses deux mains au-dessus de ses yeux, ignorant la brûlure du soleil sur son front. Elle tourna la tête d'est en ouest, scruta le col du nord, puis la plaine caillouteuse du sud. À l'horizon, une ligne mouvante de poussière s'éleva, dessinant les contours d'une caravane en marche. Elle fit un pas en avant, ouvrit la bouche pour appeler, mais la poussière s'affaissa brusquement dans la réverbération de la chaleur. Ce n'était qu'un mirage né de la pierre surchauffée.

Elle redescendit la pente, le pas rapide, glissant sur les graviers. En atteignant le lit plat de la dépression, le baṭn al-wādī, l'arbre sauvage et la silhouette d' disparurent derrière l'élévation du sol d'argile. Elle ne voyait plus l'arbre. Ses jambes partirent avant qu'elle n'ait pensé. Elle retroussa le bas de sa tunique de lin au-dessus de ses genoux et courut, ses pieds nus heurtant les cailloux plats de la dépression. Son souffle sifflant dans sa gorge sèche, les pans de sa robe balayaient le sable chaud.

Elle ne ralentit qu'en gravissant les premières roches de Marwah, une colline de quartz clair qui se dressait au nord. En atteignant le sommet rocheux, elle se retourna immédiatement. Au loin, sous la dawhah, le point sombre d' était toujours là, immobile. Elle prit une inspiration saccadée, apaisant le tremblement de ses genoux. Elle tourna son visage vers l'est, écoutant le vent. Un tintement léger, semblable à des clochettes de cuivre attachées au cou de chameaux, résonna à ses oreilles. Elle retint son souffle, le buste penché en avant. Mais le son s'étira, devenant le simple sifflement du vent chaud qui s'engouffrait dans les failles de la falaise.

Elle descendit à nouveau. Dès que le fond de la vallée masqua l'enfant, elle courut. C'était le troisième trajet. La montée de Safa fut plus lente, ses muscles protestant sous l'effort. Sa poitrine lui semblait pleine de sable chaud ; sa gorge était si sèche que chaque inspiration lui causait une douleur vive. Elle atteignit le sommet, appela vers le vide de la vallée, mais sa voix ne fut qu'un souffle rauque que le vent emporta sans écho.

Le quatrième tour la ramena sur Marwah. Ses pieds nus, entaillés par les arêtes de granite noir de la dépression, commençaient à saigner. Des gouttes rouges marquèrent le calcaire blanc de la colline, séchant presque aussitôt en taches brunes. Elle s'arrêta un instant, appuyant sa main contre la paroi de pierre chaude, les anneaux d'or de ses oreilles heurtant son cou dans un bruit sec. Elle regarda , puis le ciel vide.

Au cinquième tour, sur Safa, elle ne put plus courir. Ses jambes tremblaient sous son poids, et le pan de son mintaq, lourd de poussière, s'enroulait autour de ses chevilles. Elle avança d'un pas lourd. Ses pieds traînèrent sur le sable jaune, effaçant les taches de sang séché. L'arbre sauvage, loin en contrebas, était son seul repère.

Au sixième passage, elle descendit dans le creux du baṭn al-wādī. Son pied heurta un bloc de basalte noir et elle tomba en avant, ses paumes s'écorchant sur le gravier chaud. Elle resta à genoux un instant, la tête basse, sentant la poussière s'infiltrer dans sa bouche sèche. Elle se redressa lentement, s'appuyant sur ses bras tremblants, et monta Safa sans regarder l'horizon. Elle tenait bon, sa robe tachée d'argile rouge et de sang.

Lorsqu'elle atteignit la crête de Marwah pour la septième fois, le soleil avait tourné, jetant de longues ombres minérales sur la cuve de Bakka. ne chercha plus du regard le mouvement d'une caravane ou les tentes de bergers. Elle s'arrêta au point le plus haut de la colline. Ses bras tombèrent le long du corps. Ses paumes s'ouvrirent vers le ciel blanc. Ses yeux se posèrent sur le monticule rouge de la rabiyah. Elle ne regarda plus l'horizon. Elle resta immobile, le visage levé vers le ciel blanc.


fit un pas pour redescendre, mais s'arrêta net.

Le bruit de ses propres pas sur la pierre s'était tu. Le vent lui-même sembla s'arrêter, emprisonné entre les falaises de granite. Dans ce silence soudain, plus lourd et plus vaste que la chaleur du jour, un son ténu parvint à son oreille, semblable à un murmure d'eau ou au bruissement d'un vêtement de lin contre le sable.

Elle posa sa main droite sur sa bouche.

Sahi... murmura-t-elle pour elle-même.

Elle retint son inspiration, fermant les yeux pour faire taire le battement précipité de son cœur. Le son se fit entendre à nouveau, plus distinct, venant du centre de la vallée, près de l'arbre sauvage.

Elle ouvrit les yeux et dit à haute voix :

— Tu t'es fait entendre. As-tu de quoi secourir ?

Elle descendit la colline de Marwah. Son pas était lent, suspendu. Elle ne courait plus dans le fond de la vallée. En approchant de la dawhah, elle aperçut une présence debout près du nourrisson. La silhouette était immense, immobile sous la lumière déclinante, sans halo ni éclat, solide comme un pilier de granite noir dressé dans la poussière.

La silhouette leva le pied. Son talon frappa le sol d'alluvions au pied d'.

La terre de gravier et de sable sombre s'assombrit sous le choc. Une première goutte de boue suinta, puis une deuxième. La boue remua lentement au pied de la silhouette. Un filet d'eau noire apparut, suivi d'un mince ruisseau translucide qui se fraya un chemin entre les pierres grises. Puis, l'eau éclata à travers le sable, bouillonnant en jet clair à la surface du lit alluvial.

se jeta à genoux. Ses ongles entrèrent dans le sable. Elle saisit son outre et pressa le goulot contre la source pour la remplir. De son autre main, elle rabattit la terre et les cailloux autour du flot pour faire barrage. Sa chair s'usa contre le gravier.

Zam! Zam! criait-elle.

L'eau s'accumula dans le bassin ainsi formé, montant contre ses poignets. L'outre devint lourde, froide et humide contre ses avant-bras brûlés par le soleil. Elle en approcha le goulot des lèvres d'. Le nourrisson but avidement, son souffle se régularisant à mesure que l'eau descendait dans sa gorge.

La silhouette parla. Sa voix était basse, sans écho dans la vallée :

— Il y a ici une Maison qui sera construite par cet enfant et son père. Allah ne vous abandonnera pas.

La présence tendit le bras, désigna du doigt le monticule rouge de la rabiyah, puis s'effaça dans l'air chaud. leva la tête. Il n'y avait plus personne sous l'arbre sauvage. Seule l'eau fraîche continuait de sourdre régulièrement du bassin d'argile qu'elle avait creusé.


Les jours passèrent dans la solitude de la vallée.

apprit à vivre avec la source. Chaque matin, dans la fraîcheur de l'aube, elle s'approchait du bassin de Zamzam et plongeait son outre dans l'eau limpide. Quelques gouttes tombaient sur le visage d'. Le nourrisson grandissait rapidement sous l'ombre de la dawhah, sa peau reprenant une teinte saine, ses petites mains agrippant les branches épineuses de l'arbre.

Un après-midi, alors qu'elle ramassait du bois sec sur la pente de Safa, un bruissement glisa le long des rochers. se retourna brusquement, la main sur son voile. Ses yeux fouillèrent le col du nord, cherchant la silhouette de chameaux ou le manteau d'un berger. Il n'y avait rien. Ce n'était que le clapotis de Zamzam qui résonna contre les parois de granite. Ses lèvres esquissèrent un mouvement léger. Le bruit de l'eau lui suffisait.

La nuit, le silence de Bakka n'était plus minéral. s'allongeait sur la peau de chèvre, sa tête posée sur son bras gauche où le ruban rouge de avait pâli sous le sel. Elle s'endormait bercée par le murmure fluide et régulier de l'eau qui s'écoulait dans le bassin de terre.


Un matin, alors que le soleil franchissait la crête orientale, aperçut un faucon du désert qui décrivait de larges cercles dans le ciel blanc. L'oiseau tournait sans fin, descendant parfois très bas au-dessus de la dawhah avant de remonter vers les hauteurs.

Au col septentrional de Kadāʾ, deux hommes apparurent. Ils portaient les longs manteaux de laine brune des nomades du sud et des lances de bois noir. Ils descendirent le sentier rocheux avec précaution, s'arrêtant de temps à heure pour observer l'oiseau planeur. En apercevant l'arbre sauvage et la verdure naissante autour du bassin d'eau, l'un saisit le bras de l'autre. Ils s'arrêtèrent.

Quelques heures plus tard, la caravane de fit son entrée dans la cuve. Les bêtes fatiguées, les chameaux au poil poussiéreux et les ânes chargés de tentes de poil de chèvre s'arrêtèrent à l'entrée du lit de la vallée. Le chef de la tribu, un homme âgé au visage tanné par le vent du Yémen, s'approcha seul de la source. Il tenait ses mains ouvertes devant lui en signe de paix.

se tenait debout près du bassin, le buste droit, la traîne de sa robe écru balayant l'argile sèche. était endormi dans ses bras, enveloppé dans son manteau. Elle posa sa main gauche sur le bord de la digue de terre, sentant l'eau fraîche effleurer ses doigts.

Le chef de la caravane s'arrêta à trois pas de la source. Ses yeux allaient de l'eau limpide à la femme silencieuse.

— Permets-tu que nous nous installions près de cette eau ? demanda-t-il, sa voix usée par le voyage.

ne répondit pas immédiatement. Elle regarda le bassin de Zamzam où l'eau montait doucement. Elle tourna les yeux vers le visage endormi d', puis posa son regard sur les femmes et les enfants de la caravane qui attendaient sous le soleil, les lèvres sèches. Le silence s'étira sous la dawhah. Ses boucles d'oreilles en anneau d'or tintèrent faiblement au passage d'un souffle d'air.

— Oui, dit-elle enfin, sa voix ferme et claire résonnant dans la cuve. Mais vous n'avez aucun droit de propriété sur cette eau.

Le chef de regarda la source, puis posa ses yeux sur le regard droit de . Il inclina lentement la tête en signe d'acceptation. Il recula d'un pas, saisit le licol de son chameau et le fit agenouiller dans la poussière en poussant un cri guttural.

À mesure que le soleil déclinait derrière les montagnes de granite, la vallée sans culture commença à se remplir de sons nouveaux. restait immobile sous l'arbre. Autour d'elle, le heurt sourd des maillets de pierre enfonçait les piquets des tentes dans la terre sèche. Les enfants couraient entre les bêtes. Des femmes s'approchèrent du bassin avec des poteries d'argile, demandant silencieusement du regard la permission d'y puiser l'eau claire. écoutait ce tumulte de vie, le regard fixé sur les premiers feux de camp qui s'allumaient dans l'obscurité naissante, chassant l'odeur du sable froid au profit de celle de la graisse de mouton grillée et du bois d'acacia. Le brouhaha des voix humaines s'éleva dans l'air frais. Un âne brailla, puis un chameau lui répondit d'un feulement sourd. Elle ne disait rien, mais ses oreilles accueillaient chaque rire, chaque appel de mère dans la nuit.

Un enfant de , marchant d'un pas mal assuré dans le sable, s'approcha de la dawhah. Il s'arrêta devant le nourrisson qui dormait sur la peau de chèvre, sa petite poitrine s'abaissant de manière régulière dans la fraîcheur du soir. L'enfant s'assit dans la poussière. Il posa sa main sur la peau de chèvre, tout près d'. Il ne dit rien.

regarda les deux enfants, puis leva les yeux vers les feux de camp et les constellations blanches. Entre les deux enfants, la source continuait de chanter. La vallée, qui n'avait connu que le vent, gardait désormais le souffle des hommes.

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