Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 21Le Fils du Désert
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 21

Le Fils du Désert

13 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

Le sable rouge du désert du Sud s'était glissé dans les lanières de ses sandales, usant la peau de ses chevilles jusqu'au sang. marchait lentement, le buste penché en avant, appuyant tout son poids sur son bâton de bois d'olivier. Chaque pas sur la caillasse surchauffée résonnait dans ses genoux comme un choc sourd. Autour de lui, les montagnes de granit noir et de calcaire blanc se dressaient comme des murailles calcinées, fermant l'horizon sous un ciel de plomb. Le chemin vers le sud n'était plus une piste de caravanes, mais un défilé de pierres sèches où le vent tournait en rond, soulevant des tourbillons de poussière stérile.

Lorsqu'il atteignit la crête du dernier col dominant la dépression de Bakka, s'arrêta. Il essuya la sueur qui brûlait ses paupières d'un revers de manche en laine grise.

Le vent soufflait fort à cette hauteur. C'était un souffle chaud, constant, qui venait de l'est et s'engouffrait dans le ravin. Mais au milieu du sifflement de l'air contre les parois rocheuses, un autre bruit monta. Un claquement sec retentit dans l'air chaud, suivi d'une vibration ténue.

plissa les yeux. Sur le versant opposé, à mi-hauteur d'une pente de schiste instable, une silhouette se découpait sur le ciel pâle. Un jeune garçon, le torse nu et bruni par le soleil, les pieds ancrés dans la pierraille. Il tenait entre ses mains un arc de jujubier sauvage, court et trapu, courbé à la limite de la rupture. Ses épaules étaient larges, ses omoplates tendues sous la peau fine. Le garçon relâcha la corde.

La flèche partit, invisible, mais le sifflement de son empennage de vautour fendit l'air chaud avant de frapper un bloc de grès blanc trois cents pas plus bas. Le projectile rebondit dans un jet de poussière. Le jeune homme ne courut pas après sa cible. Il resta immobile, sa main droite ramenée contre sa tempe, ses yeux fixés sur le point d'impact. Puis, d'un geste fluide, sans regarder ses pieds, ses doigts glissèrent le long de sa cuisse pour toucher la corde de rechange nouée à sa taille.

ne l'appela pas. Le vent entre eux était trop large, trop lourd de chaleur. Il regarda le garçon descendre la pente d'un pas souple et élastique, sautant de pierre en pierre sans jamais perdre l'équilibre. C'était la démarche d'un homme du désert, un pas qui ne pesait rien sur le sol. avait grandi. Le nourrisson laissé sous le buisson de caroubier était devenu ce chasseur solitaire qui écoutait le vent. regarda le dos de ses propres mains, dont la peau s'était amincie au fil des saisons. Ce chasseur s'était construit sans son aide, affûté par la roche et le vent.

Il descendit vers le fond de la vallée.


Le campement des s'était étendu autour du monticule de terre rouge. Les tentes de poil de chèvre noir, plus nombreuses désormais, étaient disposées en demi-cercle pour s'abriter des crues hivernales du wadi. Mais sous la tente d', près du puits de Zamzam, aucun feu ne brûlait.

marcha vers le monticule de terre rouge.

Là, à l'écart des habitations, s'élevait un tas de pierres brutes, empilées avec soin pour protéger le sol des fouilles des chacals. Le vent y avait accumulé une fine pellicule de sable gris.

C'était la tombe de .

s'arrêta au bord du tumulus. Il ne tomba pas à genoux. Il posa seulement la paume de sa main sur la pierre la plus haute, encore brûlante du soleil de midi. Aucun bruit ne montait de la plaine.

enleva un petit caillou blanc posé sur le grès rouge. Il le fit rouler entre ses doigts poussiéreux, puis le posa au pied du tumulus. Il passa sa main sur une pierre instable pour la caler dans l'argile sèche. Le vent passa, soulevant un peu de poussière grise, mais ne dit rien.

Un vieil homme de la tribu de , au dos courbé et à la barbe jaunie par la fumée des foyers, s'approcha à pas lents. Ses pieds laissaient des empreintes vagues dans la poussière. Il s'arrêta à trois pas d', respectant son recueillement.

— Elle est partie au milieu de l'été, dit le vieil homme d'une voix basse, émaillée par le rude dialecte du Sud. La chaleur avait tari les ruisseaux de la montagne. Elle s'est allongée sous la tente et n'a plus bougé.

ne tourna pas la tête. Sa main restait immobile sur le grès rugueux.

a creusé lui-même, continua le vieux Jurhumite. Ses mains étaient pleines de terre rouge.

Le vieil homme fit glisser ses doigts noueux le long de sa ceinture pour mimer le geste du garçon.

— Avant de rabattre les pierres, il a pris le lacet de laine rouge que sa mère portait au poignet gauche. Celui qui était décoloré par le sel et l'eau du puits. Il l'a posé sur sa poitrine, sous le linceul de lin grossier. Puis il a jeté la première poignée d'argile.

ferma les yeux. Le lacet rouge de , le dernier lien physique avec Hébron et la maisonnée d'Ur, était désormais enseveli sous la roche de Bakka. La terre avait tout pris.

— Le garçon est devenu fort, murmura encore le vieil homme. Il parle notre langue, mais ses mots ne sont pas comme les nôtres. Quand nous parlons, nos voix sont comme des pierres que l'on traîne. Lui... quand il prononce un mot, le son est si pur qu'on croirait entendre le sifflement d'une flèche bien empennée. Ses phrases coupent le vent. Les anciens l'écoutent le soir sans comprendre d'où lui vient cette clarté.

retira sa main de la tombe. Ses doigts étaient couverts de poussière rouge. Il regarda vers les crêtes noires où son fils chassait le gibier. Il n'attendit pas le retour d'. Il reprit son bâton.

Avant de quitter le bassin de Bakka, alors que le sentier s'élevait à nouveau vers la faille des montagnes, tourna le regard vers un promontoire de grès. y était assis seul, à l'abri d'une roche en surplomb. Il ne chassait pas. Ses genoux étaient pliés, et il tenait son arc débandé sur ses cuisses. De sa main droite, il faisait glisser une pierre plate le long du bois de jujubier pour en polir la courbure. Il travaillait sans hâte, le visage baissé, les cheveux agités par le vent. Autour de lui, les montagnes n'offraient aucun abri, aucune ombre. Le garçon restait là, dans le grand vide de la vallée, sans personne à qui parler, répétant le même geste lent et régulier pour affûter son outil. le regarda un long moment, puis il reprit sa marche, emportant avec lui l'image de cette tombe silencieuse et le chant de l'arabe naissant qui vibrait déjà dans la gorge de son fils.


Les années glissèrent sur la vallée comme l'eau d'orage sur le granit.

Quand revint pour la première fois après le mariage de son fils, ses cheveux étaient entièrement blancs, fins comme de la laine cardée. Ses pas étaient plus courts. Le campement de Bakka avait changé : les tentes s'étaient rapprochées du puits, et des enclos d'épines pour les chèvres marquaient le sol.

Il s'arrêta devant la tente d'. Son fils n'était pas là. À l'entrée, le seuil n'était qu'une branche d'acacia desséchée, à moitié vermoulue, sur laquelle le sable s'accumulait sans que personne ne le balaie.

Une jeune femme sortit de l'ombre de la toile. Ses cheveux étaient mal noués, ses mains rougies par le travail de la tannerie. Elle avait les paumes écorchées, striées de coupures blanchâtres causées par le frottement de la corde du puits. Contre le flanc de la tente, un petit chevreau mort-né, enveloppé de mouches, reposait sous une peau de chèvre sèche. Elle regarda ce vieillard inconnu avec un pli de méfiance sur le front, frottant son front poussiéreux d'un geste fatigué.

— Que veux-tu, vieil homme ? demanda-t-elle sans faire un pas vers lui.

— Je suis un voyageur de passage, répondit , restant debout sous le soleil. Mon outre est vide. Ton mari est-il ici ?

— Il est parti dans les ravins de l'est pour chercher de la viande, dit-elle d'une voix sèche et plaintive. Le gibier fuit la vallée. Il n'y a plus rien à chasser ici.

— Comment vivez-vous dans cette demeure ? demanda doucement .

La femme laissa retomber le pan de la tente avec un geste de lassitude.

— Nous sommes dans la gêne et la misère, dit-elle en montrant le désert stérile. La chaleur brûle tout. Le puits est profond et l'eau est lourde à remonter. Les chèvres avortent avant le terme et mon mari passe ses journées à traquer des bêtes maigres qui n'ont que la peau sur les os. Nous n'avons pas assez de dattes pour l'hiver. Cette terre n'est qu'une prison de pierre.

écouta sa complainte. Ses yeux descendirent sur la branche d'acacia qui servait de seuil. Le bois était fendu, dévoré par les insectes. Par ces fentes, le sable du désert s'infiltrait librement sous la toile. regarda les paumes écorchées de la jeune femme et le chevreau mort sous les mouches. La détresse de cette demeure était réelle, mais cette femme parlait sans poser une seule fois les yeux sur le puits de Zamzam dont l'eau coulait pourtant à quelques pas.

— Je ne resterai pas, dit en s'appuyant sur son bâton. Quand ton mari rentrera, transmets-lui mon salut. Dis-lui que le voyageur est passé, et dis-lui de changer le seuil de sa tente.

Il se détourna et reprit la piste du nord avant le crépuscule.


Le temps passa encore, marquant les rochers de Bakka de nouvelles traînées de sel.

entreprit son second voyage alors que ses forces déclinaient presque entièrement. Il marchait lentement, s'arrêtant à l'ombre de chaque rocher pour reprendre son souffle, mais ses yeux gardaient la même clarté fixe.

Lorsqu'il atteignit la tente d', il vit que le seuil avait changé. Une grande dalle de basalte noir, taillée avec précision dans la roche volcanique des collines voisines, était solidement plantée dans l'argile. Le sol devant l'entrée était propre, balayé de toute poussière.

était encore absent, traquant les bêtes sauvages sur les hauteurs.

Une autre femme sortit de la tente. Ses cheveux étaient tressés avec soin, et ses gestes étaient calmes. En voyant le vieil homme fatigué, elle s'avança immédiatement vers lui, les mains ouvertes.

— Assieds-toi à l'ombre, père, dit-elle en désignant la dalle de basalte. Tu as marché longtemps sous le soleil. Laisse-moi laver la poussière de tes pieds.

Elle entra sous la tente et revint avec une outre de peau neuve et un plat de bois contenant des morceaux de viande de gazelle cuite sous la cendre. Elle posa le tout devant lui.

— Bois de cette eau, elle est fraîche et vient du puits béni. Et mange de cette viande que mon mari a rapportée de la chasse.

but une gorgée d'eau. Elle était douce à sa gorge sèche. Il prit un morceau de viande, dont le gras était tendre et bien cuit.

— Comment vivez-vous ici ? demande en regardant les montagnes arides qui encerclaient la vallée.

La jeune femme sourit, ses yeux fixés sur l'horizon de pierre.

— Nous sommes dans le bien et l'abondance, loué soit Allah pour ce qu'Il nous donne. Nous ne manquons de rien. Le puits est toujours plein et la montagne nous envoie sa subsistance chaque jour. Mon mari est fort et sa main est juste.

posa ses mains sur la dalle de basalte. Le bois de son bâton reposait contre son genou. Il vit la fermeté de cette demeure, la solidité du seuil qui retenait le vent et la poussière. Le désert était le même, la faim et la chaleur étaient identiques, mais cette femme lavait les dalles de basalte avec soin et partageait ce qu'elle avait sans compter.

— Mon mari est à la chasse dans les hauteurs, ajouta-t-elle à voix basse. Mais il m'a raconté qu'un vieillard aux cheveux blancs était passé un jour, avant notre mariage. Mon mari avait senti son parfum de laine et d'olive de Canaan sur le bois de l'ancien seuil. C'est pour cela qu'il a changé l'entrée, posant cette pierre noire, et qu'il m'a dit de toujours guetter le voyageur. Il cherche encore ta trace dans le vent de la vallée.

inclina lentement la tête. Le vent chaud de l'est souffla doucement, faisant frémir les pans de la tente. Il leva ses deux mains vers le ciel, les paumes ouvertes. Sa voix, bien que fatiguée, résonna avec force dans le silence de Bakka :

— Ô Allah, bénis leur viande et leur eau.

Puis il se tourna vers la femme.

— Quand ton mari reviendra, transmets-lui mon salut. Dis-lui que le voyageur est repassé, et dis-lui de garder le seuil de sa porte.

Il se leva et reprit sa marche vers le nord. Le vent de l'après-midi se leva, soufflant depuis la montagne, transportant sa prière sur toute la vallée de Bakka.

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