Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 13Le Procès de Babylone
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 13

Le Procès de Babylone

12 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

Le premier cri vint du sanctuaire.

C’était une voix de prêtre, aiguë, déchirée par la panique, qui traversa les cours de briques vernissées et se jeta dans la ruelle. Le tumulte de la fête, qui refluait de la porte sud sous forme de rires gras et de sabots d’ânes fatigués, s’arrêta net. Le silence qui suivit fut rapide. Puis la rumeur monta, comme le grondement de l'eau dans un canal que l'on vient d'ouvrir.

ne courut pas. Il se tenait au milieu du carrefour, ses sandales poussiéreuses plantées dans la terre battue. Autour de lui, les corps en lin blanc se pressaient, convergeant vers l’entrée de l’E-gish-nugal. Les notables en robes brodées bousculaient les porteurs d’eau. Personne ne prêtait attention à . Les regards étaient tournés vers le grand portail de cèdre.

— Les dieux, murmurait une femme en serrant son voile contre ses dents. Les dieux sont brisés.

avança. Les gardes de la cité arrivèrent en courant, leurs lances de bronze heurtant leurs boucliers de cuir. Quand ils l’entourèrent au pied des escaliers de la ziggurat, il ne fit aucun geste pour fuir. Il ne cacha pas ses mains vides, encore marquées par la poussière d’or et la brique pillée. Sa paume gauche, entaillée par le calcaire la veille, s’était fermée en une croûte sombre. Il les regarda sans peur. Ses pieds nus, habitués à la poussière de la plaine, se posèrent fermement sur les dalles de briques. Il marchait de son propre pas, calme, précédant les lances qui l'escortaient.

— C’est lui, dit une voix dans la foule. Le fils d’. Le jeune homme qui parle contre les dieux.

Les gardes le menèrent à travers la grande porte de bronze.


Le lendemain matin, la cour extérieure de la ziggurat était une arène blanche sous le premier soleil. Les dalles de briques cuites, blanchies par le sel du désert, renvoyaient une lumière aveuglante. Entre les joints, le bitume noir commençait déjà à ramollir sous la chaleur montante, collant sous les semelles des gardes.

Le roi siégeait en hauteur, sur une tribune de cèdre recouverte d’un dais de lin rouge qui ne protégeait plus les prêtres assis à ses pieds. Sa silhouette était immobile, drapée dans des laines pourpres chargées de franges d'or. Il portait la double couronne de bronze et de lapis-lazuli, lourde sur son front. Ses yeux, sombres et fixes, dominaient la foule assemblée dans la cour. Il ne parlait pas. Sa présence seule imposait un silence où l'on n'entendait que le glissement des stylets de roseau sur les tablettes d'argile fraîche des scribes, assis en contrebas.

se tenait parmi les notables, au premier rang des artisans du temple. Ses doigts, épais et calleux, agrippaient nerveusement les plis de son manteau de laine brute. Ses mains, qui avaient façonné la moitié des idoles brisées la veille, tremblaient. Il fit un demi-pas en avant, comme pour parler, puis ses yeux rencontrèrent les lances des gardes. Il s’arrêta. Ses épaules s'affaissèrent et il baissa la tête vers la poussière, le visage fermé.

ne chercha pas son regard. Il se tenait au centre de la cour, la tunique déchirée à l'épaule par un éclat de pierre, les pieds nus sur les dalles brûlantes. Il regardait la tribune du roi, puis le ciel blanc au-dessus d'eux.

Le grand prêtre s’avança vers la limite de la tribune. Ses mains, chargées de bagues de cornaline, s'agitaient dans l'air chaud.

— Est-ce toi qui as fait cela à nos divinités, ô ?

Sa voix, forte et stridente, frappa les murs de briques crues et revint en écho. La foule retint son souffle. Les scribes suspendirent leurs stylets.

Un long silence s’étira dans la cour. regarda les prêtres, puis ses propres mains poussiéreuses. Au fond de la nef du temple, dont les portes étaient restées ouvertes, on apercevait la silhouette massive du grand dieu Nanna, intacte, la hache d’ suspendue à son cou d'or.

dit lentement, sa voix claire traversant l'espace sans effort :

— C’est plutôt la plus grande d’entre elles que voici qui l’a fait. Interrogez-les donc, si elles peuvent parler.

Le murmure s’éteignit instantanément. Les prêtres se regardèrent, les lèvres serrées. Dans la foule, les têtes se baissèrent. Un artisan regarda , puis la grande statue d’or au fond de la nef, puis le sol, avant de détourner les yeux. Les hommes firent un retour sur eux-mêmes dans le secret de leur poitrine. Elles ne parlent pas.

Puis le grand prêtre redressa la tête, le visage durci par la colère sociale qui reprenait ses droits.

— Tu sais bien qu'elles ne parlent pas ! cria-t-il.

fit un pas vers la tribune. Ses yeux ne quittèrent pas ceux du prêtre.

— Adorez-vous donc, en dehors d’Allah, ce qui ne saurait en rien vous être utile ni vous nuire ? Fi de vous et de ce que vous adorez en dehors d’Allah ! Ne raisonnez-vous pas ?

Le prêtre leva la main pour appeler les gardes, mais le roi fit un geste infime du doigt. Le mouvement fut si léger que seules les franges d'or de sa manche bougèrent, mais le prêtre se tut et recula.

Le roi parla depuis sa tribune, sa voix basse, calme et singulièrement plate, projetée sans effort apparent au-dessus de la cour.

— Tu parles de vie et de mort comme si elles appartenaient à un maître invisible, dit le roi.

Il se redressa sur son siège de bois précieux, sa couronne de bronze jetant un éclat métallique.

— Moi aussi, je donne la vie et la mort.

Il fit un signe discret à l'officier des gardes.

Deux prisonniers furent amenés de l'ombre des galeries inférieures. Ils marchaient en trébuchant, leurs chevilles entravées par de lourdes chaînes de fer qui raclaient les dalles. Leurs corps étaient maigres, couverts de terreau de cachot. Le premier fut jeté à genoux au centre de la cour, la tête tirée en arrière par les cheveux.

Un garde s'avança, tira sa courte épée de bronze et, d'un geste rapide, lui trancha la gorge.

Le bruit fut court — un râle étouffé, puis le choc du corps qui s'affaissait sur les briques. Le sang rouge et chaud se répandit rapidement sur les dalles blanches, se mélangeant au bitume noir qui fondait au soleil. L'odeur de cuivre et de mort monta dans l'air lourd.

Le roi désigna le second prisonnier, toujours tremblant dans ses chaînes :

— Détachez-le. Qu'il aille où il veut.

Les chaînes tombèrent dans un bruit sec. L'homme regarda le corps de son compagnon, puis le roi, et s'enfuit en courant vers la porte sud, ses pieds nus laissant des traces de poussière sur les dalles. La foule acclama le geste du souverain, un murmure de soulagement et de soumission traversant les rangs.

Le roi regarda , le pli de sa bouche marqué par un mépris froid.

— Qui a donné la mort ? Qui a donné la vie ?

regarda le corps immobile du condamné. Il ne regarda pas le sang qui s'infiltrait entre les dalles, ni le bitume noir qui le buvait. Sa voix s'éleva, sans hâte, portant sur toute la cour :

— Mon Seigneur est Celui qui m'a créé, et c'est Lui qui me guide. C'est Lui qui me nourrit et me donne à boire.

Il passa sa langue sur ses lèvres sèches, gercées par la poussière et la soif de la nuit passée dans les fers.

— Et quand je suis malade, c'est Lui qui me guérit.

Il leva sa main gauche, montrant sa paume cicatrisée de la veille. La croûte brune était propre, sans infection, guérie par le grand air sec de la plaine. La foule regarda la paume, puis le roi.

— C'est Lui qui me fera mourir, continua , puis me redonnera la vie. Et c'est Lui dont j'espère qu'Il me pardonnera mes fautes le Jour de la Rétribution. Ce n'est pas un homme enchaîné qui donne ou reprend la vie d'un signe de la main. C'est le Maître de cette vie elle-même, que ta main ne touchera jamais.

Un murmure parcourut les premiers rangs, vite étouffé par les regards des gardes. Le roi ne répondit rien. Il resta assis, le sceptre de bronze immobile en travers de ses genoux, le regard fixé sur le corps du prisonnier que les esclaves du temple commençaient à traîner hors de la cour. Le sang laissa une longue traînée sombre sur les dalles blanches. Le silence dura le temps que les portes de service se referment sur le cadavre.


Le soleil avait grimpé d'une bonne coudée dans le ciel blanc lorsque le roi reprit la parole. Sa voix était redevenue basse, mesurée, comme s'il avait pesé chaque mot durant le silence.

— Tu te réclames d'un maître que personne ici n'a vu, dit-il. Les dieux de Babel, eux, on les touche, on les orne, on les porte en procession. Quel signe apportes-tu qui vaille davantage que le bronze et l'or de nos pères ?

ne baissa pas les yeux. Les ombres étaient désormais nulles. Le soleil de midi, blanc et aveuglant, était exactement au zénith, écrasant la cour de sa lumière verticale. La chaleur était une présence physique qui brûlait les crânes et faisait trembler l'air au-dessus des briques.

pointa son index vers le disque blanc du ciel.

— Puisqu'Allah fait venir le soleil de l'Orient, fais-le donc venir de l'Occident.

La phrase tomba comme un coup de hache de bronze sur le cèdre.

Un immense silence s'abattit sur la cour de la ziggurat. Un silence si profond que le bourdonnement des mouches au-dessus de la traînée de sang parut s'éteindre. Le stylet du scribe, qui s'apprêtait à graver la sentence royale sur l'argile humide, resta suspendu dans l'air, immobile. L'histoire elle-même s'arrêta sur la tablette fraîche.

Le roi se figea sur son trône de cèdre. Ses lèvres restèrent entrouvertes, ses yeux fixés sur le soleil qui brûlait sa cour. Sa main droite, toujours serrée sur le sceptre de bronze, trembla légèrement, mais aucun mot ne sortit de sa bouche. Il restait là, frappé de stupeur, confondu — buhita — devant son peuple muet.

La foule regarda le roi, puis le soleil blanc qui continuait sa course immuable vers l'ouest, indifférent aux couronnes et aux empires de la terre. Les notables baissèrent lentement les yeux vers le sol. , debout parmi eux, détourna la tête et regarda la poussière, le dos voûté par la honte. Il ne releva plus le visage.

Le roi ne cria pas. Il ne fit aucun geste de colère.

Après de longues secondes qui parurent durer des heures, sa main gauche se leva lentement. Un simple geste du poignet vers les gardes. Un ordre muet.

Les soldats s'avancèrent et saisirent par les bras.


Ils le menèrent vers la porte de bronze qui menait aux galeries souterraines de la ziggurat. ne résista pas. Il descendit les marches de pierre humide de son propre pas, tranquille, s'enfonçant dans la fraîcheur de la terre.

La grande porte de bronze se referma derrière lui dans un grondement lourd qui fit vibrer les briques. L'obscurité devint totale.

s'assit sur le sol de terre battue, adossant son dos contre le mur de fondation. Le froid du souterrain calma la brûlure du soleil sur ses épaules. Il ferma les yeux et respira l'odeur de terre et de bitume froid.

Au-dessus de sa tête, à travers l'étroit conduit d'aération creusé dans l'épaisseur de la ziggurat, le silence de la prison était brisé par des bruits étouffés, réguliers et lointains.

Le grincement des essieux de bois des charrettes qui arrivaient de la plaine, lourdes de branchages.

Le clapotis visqueux de la résine que les ouvriers déversaient dans de grands récipients de terre cuite.

Les voix claires des enfants du quartier qui s'approchaient, demandant ce que les hommes construisaient de si grand sur la place.

Et le pas lourd et cadencé des soldats qui repoussaient la foule pour dégager le centre de l'arène.

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