Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 1Le Roi qui Craignait une Étoile
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 1

Le Roi qui Craignait une Étoile

12 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

posa la main sur son ventre. La laine de son manteau était épaisse, trop épaisse pour la saison. La sueur collait le tissu à ses reins. Elle ne retira pas le manteau.

La maison était petite. Une pièce, un foyer. Son père dormait dans le coin, le dos tourné. Sa mère ronflait près du mur. était assise sur le seuil, les jambes repliées, le ventre dissimulé sous les plis de laine. Elle comptait les respirations de sa mère. Une respiration. Puis une autre.

Le ventre se contracta.

Ce n'était pas la première fois. Mais cette fois, la contraction resta. Un cercle de pierre autour de ses reins. Les deux mains se posèrent sur le ventre. Le bébé bougea. Elle sentit le mouvement distinct, une pression vers le bas, comme si l'enfant voulait déjà sortir.

Le souffle se bloqua dans sa gorge.

La maisonnée dormait. Personne ne l'avait regardée depuis des mois. Elle avait grossi, puis maigri, puis grossi à nouveau sous les laines. Les femmes du quartier ne lui parlaient plus. Elles pensaient qu'elle était malade. Ou qu'elle portait la poisse. ne les avait pas détrompées.

Elle avait appris à marcher penchée. À manger peu. À se lever la nuit pour vomir dans le canal, loin des regards.

Le ventre se contracta de nouveau. Plus fort.

Ses genoux protestèrent en se redressant. L'outre pendait au mur. Elle l'attrapa, la passa sur son épaule. Le couteau de cuisine disparut dans les plis de sa ceinture. Elle ne prit rien d'autre. Pas de langes. Elle n'avait pas eu le temps de préparer.

La porte grinça.

Sa mère remua. s'immobilisa. Le dos de sa mère resta tourné. Le ronflement reprit.

sortit.

La nuit était froide. La brume montait du fleuve, opaque, blanche, comme de la laine trempée. Elle serra son manteau. Le ventre brûlait. Elle marcha le long du mur de briques crues, le dos collé à la terre. Les roseaux bruissaient dans le canal. Un héron poussa un cri, aigu, solitaire.

Elle s'arrêta. La contraction la plia en deux. La main trouva le mur. La brique était humide. Elle compta. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. La douleur relâcha. La marche reprit.

Elle savait où aller.

Elle avait trouvé le sarb trois semaines plus tôt, quand la peur était devenue trop grande pour rester assise. Elle avait marché le long du canal, au-delà des dernières maisons, au-delà des champs d'orge qui sentaient la fermentation. Elle avait vu la fosse dans la berge. Une bouche d'argile noire, large comme deux bras tendus, descendre dans la terre. À l'intérieur, le sol était sec. L'odeur de terre mouillée, mais pas d'eau. Juste de l'obscurité. Et du silence.

Elle avait pensé : Là.

Elle n'avait pas pensé plus loin.

Les pas d'un soldat. Derrière elle.

Elle s'immobilisa. Le corps se plaqua contre le mur d'une grange. Le fer de la lance cliqueta contre une pierre. Le soldat toussait. Il était seul. Il marchait lentement, la tête baissée, peut-être endormi. Le souffle se bloqua. Le ventre se contracta. Les dents se serrèrent. La douleur montait, montait, comme une vague qui ne voulait pas retomber.

Le soldat passa. Il ne leva pas les yeux.

ne sut jamais pourquoi. Allah protège par ce qu'on ne remarque pas.

Elle attendit que le bruit de ses pas s'efface dans la brume. Puis elle repartit. Plus vite. Le canal à sa droite. Les roseaux fouettaient les jambes. La vase aspirait les sandales.

Elle tomba.

Les genoux heurtèrent la terre. La contraction l'emporta. Les deux mains se posèrent dans la boue. Elle ne cria pas. Elle ne pouvait pas crier. Elle resta à quatre pattes, le front contre le sol froid, le ventre qui la déchirait. Elle compta. Un. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Huit. Neuf. Dix.

La douleur relâcha.

Elle se releva. La vase collait aux mollets. Les sandales restèrent dans la boue. Elle les abandonna. La terre froide monta le long des pieds nus. Chaque caillou, chaque racine, chaque coquille d'escargot se lisait sous la plante.

Le sarb apparut.

La bouche d'argile était là, noire, silencieuse. Les roseaux l'entouraient comme un rideau. Elle s'agenouilla. La main trouva le bord de la fosse. L'argile était tiède, presque vivante. Elle descendit.

Les parois étaient lisses, creusées par l'eau autrefois, ou par des mains. Le pied trouva une saillie. Puis l'autre. Elle descendit. L'obscurité l'engloutit. Elle ne voyait plus ses mains. Elle ne voyait plus le ciel. Elle ne voyait que le noir.

Elle atteignit le fond. Elle s'assit. Le sol était sec. L'outre fut posée contre la paroi, à portée de main. Le couteau aussi.

Le ventre se contracta.

Cette fois, elle ne compta pas.


La nuit sentait le bitume brûlé. Des torches de roseau s'élevaient du haut de la ziggourat, trop loin pour qu'on entende la voix des prêtres, assez proches pour que la fumée monte en spirales noires contre le ciel. regardait cette fumée depuis le seuil de l'atelier. Ses doigts s'arrêtèrent sur le bois. Il avait oublié ce qu'il sculptait.

Le grain du cèdre était lisse sous son pouce. Il ne le sentait plus.

Un soldat passa dans la ruelle. Le fer de sa lance heurta une pierre. ne se retourna pas. Il entendit le pas s'arrêter. Le soldat regardait peut-être l'atelier. Peut-être ailleurs. Le pas reprit. S'éloigna.

reposa le ciseau sur l'établi. Le bois attendait.

Il avait entendu les astrologues parler. Pas les mots exacts. Des bribes. Une étoile. Un enfant qui briserait les dieux. Il avait vu leur peur. Pas la peur des hommes qui croient aux dieux. La peur des hommes qui servent un roi. La peur de perdre la tête.

connaissait cette peur. Il la portait dans les mains, chaque fois qu'il sculptait une idole pour le temple. Si le roi n'était pas satisfait, la tête tombait. Si le dieu ne répondait pas, l'atelier était détruit.

Il avait une femme. Quelque part. Il ne l'avait pas vue depuis des mois. Elle était à Hurmuzjard, chez son père. Il avait promis de la chercher quand l'affaire de l'étoile serait terminée. Quand le roi serait rassuré. Quand les astrologues auraient trouvé une autre étoile, un autre enfant, une autre peur.

Il posa la main sur le sol. La terre était froide.

Il pensa : Elle dort.

Il ne savait pas pourquoi il pensait cela. Il ne savait pas si elle dormait. Il ne savait même pas si elle était encore là. Le roi avait ordonné la surveillance des femmes enceintes. Les matrones avaient inspecté les maisons. Il avait vu passer une matrone dans la ruelle, le matin même. Elle avait regardé l'atelier. Elle n'était pas entrée.

Il avait pensé : Elle n'est pas ici. Et la matrone était partie.

Mais Hurmuzjard était loin. Et les matrones y étaient aussi. Et les soldats.

Les jointures blanchirent.


haletait.

L'obscurité était totale. Elle ne voyait pas ses mains devant ses yeux. Elle ne voyait pas le sang qui coulait entre ses jambes. Elle le sentait. Chaud. Liquide. La main trouva le sol. Un morceau de laine, tombé du manteau. Elle le plia. Elle le glissa sous elle.

Le ventre se contracta. Elle poussa.

Elle ne cria pas. Elle serra les dents. Le front s'appuya contre l'argile froide. Elle poussa de nouveau. Le bruit sortit d'elle, un grognement animal, étouffé par la terre. Personne n'entendrait. Personne n'entendait jamais rien dans le sarb.

Elle sentit la tête. Les mains se posèrent. Le crâne était mouillé, glissant. Elle tira doucement. L'épaule passa. Puis l'autre. Le corps glissa entre ses jambes.

Elle le souleva. Il était léger. Plus léger qu'elle ne pensait. Il ne pleurait pas. Elle posa l'oreille contre sa poitrine. Elle entendit le cœur. Un battement rapide, régulier, comme un oiseau prisonnier.

Elle coupa le cordon. Le couteau était émoussé. Elle scia. Le sang coula sur ses doigts. Elle noua le cordon avec un brin de laine arraché au manteau.

Elle prit l'outre. Elle versa de l'eau sur ses mains. Elle lava le bébé. L'eau était fraîche. Le bébé tressaillit. Il ouvrit la bouche. Il ne pleura pas. Il émit un son, un miaulement, à peine audible.

Elle l'enveloppa dans le manteau. Elle le serra contre elle.

L'obscurité était complète. Elle ne voyait pas ses yeux. Elle ne voyait pas sa bouche. Elle sentait sa chaleur contre sa poitrine. Elle sentait sa respiration, légère, rapide, contre son cou.

La joue se posa contre son front. Il était chaud.

Elle ne dit rien. Il n'y avait personne pour entendre.

Elle devait partir.

Elle le savait depuis le début. Elle ne pouvait pas rester. Les matrones reviendraient. Les soldats patrouillaient. Si on la trouvait ici, avec un nouveau-né, la tête du bébé tomberait. Et la sienne aussi. Et peut-être celle d'. Et celle de son père. Et celle de sa mère.

Elle posa le bébé sur le sol. Elle défit son manteau. Elle l'enveloppa dans la laine. Elle le serra trop fort. Puis elle relâcha.

Elle ramassa l'outre. Elle la déposa près de sa tête. Il ne pourrait pas boire seul. Mais l'outre serait là. Quelqu'un la trouverait. Ou personne.

Elle se pencha. Ses lèvres frôlèrent l'oreille du bébé. Elle ne bougea plus. Le souffle du nouveau-né battait contre sa joue. Puis elle dit un mot. Un seul. Trop bas pour que la terre l'entende.

Elle se leva. Ses jambes tremblaient. Le sang coulait encore. Elle sentit la tache humide sur sa robe. Elle ne regarda pas.

La paroi du sarb se trouva sous ses doigts. Elle remonta. Une saillie. Puis une autre. L'obscurité s'éclaircit. La bouche d'argile apparut, grise contre le ciel qui blanchissait.

Elle sortit.

La brume était plus épaisse. L'aube ne venait pas encore. Juste un gris qui effaçait les étoiles. Elle regarda le ciel. Elle ne vit pas d'étoile. Elle ne vit que du gris.

Elle trouva une pierre. Lourde. Irrégulière. Elle la roula jusqu'à la bouche du sarb. Elle la poussa. La pierre obstrua l'entrée. Elle ne ferma pas complètement. Un trou restait. De l'air. De la lumière. Juste assez.

La main se posa sur la pierre. L'argile était froide sous les doigts.

Elle se retourna. Elle marcha. Elle ne regarda pas derrière. Elle ne pouvait pas.

Les roseaux bruissaient. Le canal coulait, silencieux. La brume l'engloutit.


Le jour naissait quand elle rentra par la porte arrière. Sa mère dormait encore. Son père ronflait. Personne ne s'était réveillé. Elle retira sa robe. Elle la plia. Elle la cacha sous la natte. Elle enfila une autre robe. Elle s'assit sur le seuil.

Le soleil se leva.

La main se posa sur son ventre. Il était plat. Vide. La douleur entre les jambes, lourde, pulsante. Le vide où le bébé avait été.

Elle ne pleura pas.

Le soleil était là, blanc et sans éclat. Pas d'étoile. Rien que le jour qui commençait.

Les mains se posèrent sur les genoux. Elle attendit.

Dehors, les matrones frappaient aux portes. Les soldats criaient des noms. Les femmes répondaient, effrayées, indignées.

ne bougea pas.

Elle resta assise sur le seuil. Elle regardait le soleil monter. Elle sentit la chaleur sur son visage. Elle ne ferma pas les yeux.

Les matrones entrèrent.

Elles avaient frappé à la porte de sa mère. Elles étaient entrées. Leurs mains avaient palpé le ventre de , là, sous la laine. Elles avaient trouvé de la chair ferme. Rien d'autre. Elles étaient parties, mécontentes.

resta immobile longtemps après leur départ. Elle ne savait pas pourquoi leurs mains n'avaient rien trouvé. Elle ne cherchait pas à savoir.

Certaines protections ne se donnent pas à voir.

Quelque part, sous la terre, un bébé respirait.

Elle ne le savait pas. Elle le croyait.


ne dormait pas.

Il était dans l'atelier, le dos au mur. Le bois inachevé était toujours là, sur l'établi. Il ne le regardait pas. Il regardait la porte.

Il avait reçu un message. Pas un message écrit. Une parole. Un homme du village de Hurmuzjard était passé par Babylone. Il avait dit : "Ta femme va bien." Rien de plus. avait compris.

Il ne savait pas où était l'enfant. Il ne savait pas s'il était vivant. Il ne savait pas s'il était garçon ou fille. Il ne demandait pas.

Il prit le ciseau. Il posa la lame contre le bois. Il ne sculptait pas. Il tenait le ciseau.

Un soldat passa dans la ruelle. ne leva pas les yeux. Le pas s'arrêta. Le pas repartit.

Il reposa le ciseau. Il regarda le bois. Il ne se souvenait pas de ce qu'il sculptait. Un dieu. Un roi. Un homme. Le bois ne disait rien.

Il pensa : Elle dort.

Il ne savait pas pourquoi il pensait cela. Il ne savait pas si elle dormait. Il ne savait pas si elle était seule. Il ne savait pas si l'enfant était là.

Il ne demandait pas.

naquit sans témoin humain. Mais nul ne naît sans témoin.

Chapitre 1Prologue · L'Alliance d'Ibrahim AS-2000 EC

Le Roi qui Craignait une Étoile

2,139mots
3pers.
0verset
12min
· · ·
Verset Clé

Aucun verset mis en avant pour ce chapitre.

Prêt pour le quiz ?

Chapitre 101 · Prologue · L'Alliance d'Ibrahim AS

+150 XP
5 questions Format dynamique ~4 min Streak: 3 jours
3
Lecture validée. Préparation du quiz...
12min
3 joursValidée
Chapitre suivant
La Demeure dArgile et dOmbre
Quiz