Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 22Le Sacrifice
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 22

Le Sacrifice

12 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

Ce ne fut pas lors de ses derniers voyages, au temps où la dalle de basalte noir marquait déjà le seuil de la tente d' et où reposait sous le monticule de terre rouge. L'ordre vint bien plus tôt, à l'époque où le garçon n'était encore qu'un adolescent dont la voix muait à peine, au temps où il courait pour la première fois derrière les gazelles dans les ravins rocheux.

Cette nuit-là, sous la toile de poil de chèvre tendue contre le flanc de la colline, s'éveilla avant la fin de la troisième veille. Ses paupières étaient lourdes. Il ne se rendormit pas, les yeux grands ouverts sur l'obscurité de la toile.

Pour la troisième fois, le même songe avait traversé son sommeil. Ce n'était pas une vision floue faite d'ombres et de fumée. C'était un geste précis, répété, dont la morsure restait dans ses muscles.

Il avait vu ses propres mains guider le métal. Il avait senti la tiédeur de la gorge sous sa paume et le glissement du tranchant.

Le vieillard resta immobile, allongé sur sa natte de roseaux. À côté de lui, la respiration d' était régulière, calme, semblable au murmure de l'eau dans le canal de pierre.

La poitrine de l'enfant se soulevait sous sa tunique de laine brute. tourna la tête.

À la lueur mourante des braises du foyer, il distingua le profil de son fils : la ligne droite du nez, la courbe douce du menton qui commençait à se durcir.

se leva sans un bruit. Ses vieux os craquèrent sous l'effet du froid nocturne qui descendait des crêtes. Il sortit de la tente.

Dehors, le désert de Bakka n'était qu'un creuset de calcaire froid. Le vent du nord-est, sec et froid, balayait le fond de la vallée, apportant l'odeur de la poussière et du sel.

marcha jusqu'à la limite du campement, là où les rochers commençaient à grimper vers le ciel. Il s'assit sur une pierre plate, ses mains jointes sur son genou, et attendit que la ligne des montagnes se découpe sur le ciel gris.

Lorsque l'aube pointa, teintant le calcaire d'une lueur blafarde, sortit à son tour. Il tenait à la main une outre vide qu'il venait de détacher du piquet de la tente. En voyant son père assis dans la pénombre, il s'arrêta.

— Viens, mon fils, dit . Sa voix était basse, sans tremblement, mais elle semblait venir de très loin.

L'adolescent s'approcha et s'assit en silence sur le sable, face à son père. Les braises entre eux ne projetaient plus qu'une fumée mince et blanche.

le regarda. Il vit la jeunesse du cou, la peau lisse qui n'avait jamais connu le rasoir.

— Ô mon fils, dit-il lentement, je me vois en songe en train de t'égorger. Qu'en penses-tu ?

Dans le silence qui suivit, le bruissement d'une brindille sèche emportée par le vent devint distinct. ne répondit pas tout de suite.

Ses paupières battirent trois fois. Ses yeux quittèrent le visage d' pour se tourner vers l'entrée de la tente où sa mère s'éveillait à peine, puis vers le puits de Zamzam au fond de la plaine.

Ses doigts se serrèrent sur le tissu de sa propre tunique. Puis sa main droite s'avança lentement et se posa sur le genou d'. Il pressa le vieux muscle fatigué pour en stabiliser le tressaillement.

— Ô mon père, dit le garçon, sa voix muant légèrement sur les dernières syllabes, fais ce qui t'est ordonné. Tu me trouveras, s'il plaît à Allah, du nombre des endurants.

inclina la tête. Il se leva, s'appuyant sur son bâton, et alla chercher la corde de laine grossière qui servait à lier les bêtes et le couteau de Canaan.

Le manche de l'arme était fait d'un bois d'olivier noueux, taillé des décennies plus tôt dans les plaines de Mamré, poli par la sueur de ses mains. La lame de fer sombre reposait dans son fourreau de cuir gras.

Ils se mirent en marche vers les défilés étroits de Mina.


Le sentier montait entre deux murailles de calcaire blanc qui renvoyaient la chaleur du jour naissant. Le soleil n'était pas encore visible, mais le ciel était d'un blanc cru qui brûlait les yeux.

marchait devant, le pas lourd, réglé sur le souffle régulier d' qui le suivait à trois pas de distance.

Au premier coude de la gorge, là où le passage se rétrécissait entre deux blocs de roche éboulés, l'air s'épaissit. Une ombre insolite glissa le long de la paroi de calcaire, trop rapide pour être celle d'un oiseau. Le vent cessa brusquement de souffler.

Ses épaules s'enfoncèrent. Le bâton de marche lui parut soudain trop léger, comme s'il n'avait plus de prise sur le sol. Une voix ténue, semblable au sifflement du sable sous le vent, s'éleva de la faille.

« Tu as attendu une vie entière pour ce fils. Le désert l'a vu grandir. Qui portera ton nom sur les autels de Canaan quand sa tête sera dans la poussière ? Le songe d'un vieillard n'est qu'un mensonge de la nuit. »

s'arrêta. Il ne tourna pas la tête vers l'ombre. Ses yeux restèrent fixés sur le sol pierreux.

Il se baissa lentement, ses doigts calleux touchant la caillasse brûlante. Il sélectionna sept cailloux pointus, rugueux, dont les arêtes lui blessèrent la peau.

Il se redressa. D'un geste sec de son bras, il lança les pierres une à une vers l'angle de la roche où l'ombre s'agitait.

À chaque impact du silex contre la paroi, un bruit sec de rupture résonna dans le canyon. La poussière calcaire s'éleva, blanche et fine.

Au septième lancer, l'ombre s'affaissa sous la terre. Le vent se remit à souffler, plus chaud qu'avant.

Ils reprirent leur marche.

Plus haut, là où le défilé s'élargissait en un cirque de cailloux gris, une pierre roula derrière le talon d'. Il n'y avait aucun animal sur les pentes, aucune brise pour déplacer la roche.

Une voix plus proche, qui avait la douceur de celle d'un parent ou d'un vieil ami de Canaan, murmura à son oreille :

« Pense à la mère. Elle a couru sept fois entre les collines pour lui arracher une goutte d'eau. Quand tu rentreras seul avec la corde vide, que lui diras-tu ? Son cœur se brisera sur le seuil de ta tente. »

serra les dents. Sa main gauche agrippa le manche d'olivier du couteau à sa ceinture.

Sans un mot, il se baissa de nouveau, ramassa sept autres pierres plates dans le lit desséché du torrent, et les projeta vers le bruit.

Les pierres frappèrent le sol en cascade. Le murmure s'éteignit, remplacé par le crépitement des éclats de calcaire.

Ils atteignirent le dernier col avant la plaine de Mina. Là, une brume épaisse et froide, qui sentait la cendre et le soufre, barrait le passage. Le chemin disparut sous leurs pieds.

Une voix forte, qui semblait monter de la terre elle-même, gronda :

« L'ordre est injuste. Aucun dieu ne demande le sang de son propre enfant. Tu te trompes, . »

Ses genoux fléchirent. Sa respiration était courte, sifflante dans sa gorge sèche. Il regarda .

Le garçon attendait derrière lui, immobile, les bras ballants, les yeux fixés sur la brume.

ramassa les sept dernières pierres. Il les serra dans sa main jusqu'à ce que ses articulations blanchissent. Puis il les lança au cœur de la brume.

Le brouillard se déchira instantanément sous les impacts. Le soleil franchit la crête des montagnes de l'est, inondant la combe de Mina d'une lumière jaune et crue. Le chemin était libre.


Ils s'arrêtèrent dans une dépression rocheuse, entourée de falaises grises où aucun buisson ne poussait. Le sol était une dalle de pierre calcaire polie par les siècles, couverte d'une fine couche de poussière rouge.

s'avança. Il posa l'outre vide sur le sol et défit la ceinture de sa tunique.

— Mon père, dit-il, sa voix stable, sans hâte. Attache mes liens fermement. Je ne veux pas que mon corps s'agite quand la lame touchera ma peau, car je crains que cela ne diminue ma récompense et que ton geste ne soit gêné.

prit la corde de laine. Ses doigts tremblaient légèrement en touchant les poignets fins de son fils.

Il fit passer la corde deux fois autour des os saillants, serrant les nœuds jusqu'à ce que la peau devienne blanche. ne grimaça pas.

— Écarte tes vêtements en arrière, ajouta le garçon en regardant la tunique d'. Si mon sang t'éclabousse, ma mère le verra à ton retour, et sa douleur sera trop grande.

ne répondit pas. Il prit son couteau. Le manche d'olivier était tiède sous ses doigts.

Il s'agenouilla près d'une roche plate et commença à frotter le fer sur le grès.

Chhh... Chhh... Chhh...

Le bruit régulier du métal contre la pierre était le seul son dans toute la vallée. C'était un rythme lent, précis.

comptait les passages de la lame. Ses yeux étaient fixés sur le fil de l'acier qui captait la lumière crue du soleil.

Quand il eut fini, il rangea la pierre à aiguiser dans sa sacoche. Il s'approcha d'.

L'adolescent s'allongea de lui-même sur la dalle de calcaire. Il posa sa joue droite contre la pierre chaude. Sa joue gauche était tournée vers le ciel.

Il ferma les yeux, sa respiration soulevant doucement sa poitrine nue.

s'agenouilla à ses côtés. Sa main gauche se posa sur le front d', maintenant sa tempe collée contre la roche.

De sa main droite, il sortit la lame du fourreau. Le fer brilla sous la lumière verticale du midi.

Il posa le tranchant contre la peau douce de la gorge, juste sous la mâchoire.

pesa de tout son corps sur le manche d'olivier. Ses muscles se contractèrent, sa sueur coula le long de ses tempes et tomba en grosses gouttes sur le torse d'.

Mais le couteau ne pénétra pas. La lame glissa inoffensivement sur la peau, butant contre la gorge comme si elle rencontrait une dalle de bronze poli.

Le métal sembla glisser sur une pierre froide.

retira le couteau. Il regarda le fil de la lame ; il était intact, tranchant.

Il le posa a nouveau, appuyant plus fort, au point que le manche d'olivier craqua sous sa main.

La peau d' plia sous le fer, mais aucune coupure n'apparut. Il n'y eut qu'une marque blanche, temporaire, qui s'effaça aussitôt.

Le vieillard laissa retomber son bras. Son souffle sortait de sa poitrine en un sifflement rauque.


Une voix l'appela dans le silence de la combe :

— Ô ! Tu as confirmé la vision. C'est ainsi que Nous récompensons les bienfaisants.

Le son de la voix s'éteignit, mais la clarté de l'après-midi parut plus vive, comme si le jour s'était lavé de sa poussière. C'était un fait accompli, scellé dans la roche.

Un bruit de cailloux roulant sur la pente retentit. leva les yeux vers les flancs escarpés de la montagne qui dominait la vallée.

Un bélier massif descendait le sentier de chèvre, ses sabots heurtant lourdement la roche.

L'animal était grand, sa toison épaisse était grise de poussière, une poussière plus fine que celle de la vallée, et ses cornes recourbées s'accrochaient aux épineux secs du ravin.

se leva. Ses jambes étaient lourdes, mais le tremblement de ses mains avait cessé.

Il s'approcha du bélier qui s'était arrêté à quelques pas, immobile, les yeux fixés sur la dalles.

Le vieillard prit l'animal par les cornes et le coucha sur la pierre, à l'endroit exact où était allongé.

Cette fois, lorsque le tranchant du fer cananéen toucha la toison, la lame pénétra sans effort. Le sang chaud et sombre jaillit, se répandant sur la dalle calcaire et s'infiltrant rapidement dans les fentes de la roche rouge.

La bête s'agita quelques instants sous le poids du vieil homme, puis le silence revint sur Mina.

posa le couteau sur la pierre. Il s'approcha d', qui était resté allongé, immobile, les yeux ouverts vers le ciel.

prit la corde de laine et dénoua les nœuds serrés autour des poignets du garçon. La peau était marquée de sillons rouges et profonds.

Lorsque les liens tombèrent, se redressa lentement. Il regarda ses poignets, puis le bélier sacrifié dont le flanc ne bougeait plus.

Il ne dit rien. ne dit rien non plus.

Le père et le fils s'assirent côte à côte sur la dalle de calcaire, leurs silhouettes se découpant sur le fond gris des montagnes. Le vent chaud de l'après-midi se leva, soufflant depuis les crêtes, emportant l'odeur du sang et de la poussière vers la plaine de Bakka.

Ils restèrent ainsi de longs instants, immobiles. Le vent revint souffler dans le silence de la combe, balayant la poussière rouge du désert.

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