Prologue · ~2000 av. J.-C.
Chapitre 9Le Scandale du Marché
ProloguePrologue · L'Alliance d'Ibrahim AS
Chapitre 9

Le Scandale du Marché

11 minVersion adulte~2000 av. J.-C.

L'atelier était froid dans la première heure du jour. La lumière ne passait pas par les volets clos, mais par les fentes du bois usé, traçant des lignes grises sur la terre battue. Les trois jarres d'huile de sésame scellées la veille étaient restées près de la porte, immobiles sous leur coiffe de lin et de terre cuite.

se tenait devant le grand coffre de cèdre où reposaient les rebuts de bois et les argiles ratées. Ses mains tremblaient. Le bruit de ses doigts remuant les morceaux de terre séchée était sec, irrégulier. Il prit une corbeille de roseaux tressés et y jeta, l'une après l'autre, une douzaine de petites figurines domestiques. C'étaient des idoles de pauvre, grossières, à peine ébauchées au poinçon de roseau, des visages plats sans yeux ni bouche.

Il ne regarda pas . Il jeta la dernière statuette d'un geste brusque. Ses phalanges étaient blanches de poussière grise. Il désigna la porte de l'atelier du bout de son pouce calleux.

— Le canal, dit-il.

Sa voix était comme un morceau de bois sec qui se brise. Il n'ajouta rien. Il se tourna vers son établi et posa ses deux mains à plat sur le flanc de la grande Ningal inachevée, le dos voûté, immobile.

était debout près de la cuve de pierre. Ses manches de laine brute tombaient sur ses bras, cachant ses mains. Elle s'apprêtait à lever les bras pour saisir le pilon de bois, mais son geste s'interrompit à mi-chemin. Elle laissa ses bras retomber le long de ses flancs. La laine glissa légèrement, révélant son poignet. La peau y était blanche, marquée d'une légère trace ronde là où le cuivre reposait la veille. Le bracelet n'y était plus.

ne bougeait pas. Elle tenait sa navette de bois noir serrée entre ses doigts, le fil rouge suspendu au-dessus du métier à tisser. Elle regardait la corbeille de roseaux que son mari venait de remplir, puis le dos d'.

était assis sur un tabouret bas dans l'angle de la pièce. Il mangeait une bouchée de pain. Il avait avalé vite. Il s'arrêta. La miette resta collée à sa lèvre inférieure. Ses mains restaient posées à plat sur ses cuisses. Il ne regarda pas lorsque celui-ci s'approcha du coffre.

prit la corbeille par l'anse. Le roseau séché crissa contre ses doigts. Il la chargea sur son épaule droite sans dire un mot.

Lorsqu'il passa le seuil, la porte de bois brut se referma derrière lui avec un son mat. Personne ne l'avait poussée. C'était seulement le vent sec de la plaine qui s'engouffrait dans l'entrée.


La poussière blanche du marché de Hurmuzjard montait jusqu'aux yeux. Elle collait à la peau mouillée de sueur, se déposait sur les poissons séchés alignés sur les claies de roseaux et blanchissait les paniers d'oignons. Près des quais du canal, l'odeur du bitume chaud montait des cales des barges amarrées, lourde, sucrée, mêlée au souffle de l'eau stagnante.

posa sa natte de roseaux sur la terre battue, à quelques pas du bord du quai. Il disposa les douze figurines d'argile devant lui. Elles étaient alignées sur le roseau gris, fragiles, laides sous le soleil qui montait.

Il s'assit, les jambes croisées. Il attendit. Sa main droite reposait sur son genou, ses doigts s'ouvrant et se fermant lentement pour compter le rythme de sa propre respiration.

Un paysan passa, s'arrêta. L'homme portait une tunique de toile sale nouée par une corde de chanvre. Il se pencha, prit l'une des figurines d'argile grise, la tourna entre ses doigts rugueux. Il regarda , s'attendant à un prix.

le regarda dans les yeux. Sa voix ne monta pas. Elle était douce, presque basse, mais elle traversa le bruit des bateliers et le cri des marchands d'orge.

— Qui achètera ce qui lui nuit et ne lui sert à rien ?

Le paysan se figea. Sa main resta suspendue, la figurine entre le pouce et l'index. Un rire nerveux s'éleva derrière lui. Deux hommes qui portaient des sacs de fèves s'arrêtèrent, ricanant entre leurs dents, croyant à la plaisanterie d'un jeune marchand maladroit.

À côté de la natte, le marchand d'oignons tourna la tête. Son visage était noirci par le soleil. Il regarda avec une gravité hostile, ses sourcils se fronçant au-dessus de ses yeux chassieux. Les rires des porteurs de fèves s'éteignirent.

Le silence s'étendit sur quelques coudées. Les passants s'arrêtèrent, formant un demi-cercle informe autour de la natte. Personne ne s'approcha pour toucher les statuettes d'argile. Personne ne parlait. Ils regardaient le fils d', puis les figurines grises posées sur la natte, comme s'ils attendaient que la terre s'ouvre sous leurs pieds.

ne répéta pas sa question. Il laissa sa main droite se poser sur sa poitrine, là où la laine grossière de sa tunique grattait sa peau. Il regardait l'argile crue, immobile.


sortit de sa ceinture une corde de fibre de palmier, brune, rêche. Il s'agenouilla sur la natte. De ses mains lentes, sans hâte et sans colère, il passa la corde autour du cou de la première statuette. Il fit un nœud simple. Puis il lia la seconde par le cou, puis la troisième. La fibre rugueuse de la corde grattait l'intérieur de ses poignets, y laissant des traces rouges.

Il se leva, prit le bout de la corde et descendit la pente douce du quai vers l'eau stagnante du canal.

Les idoles d'argile glissèrent sur la brique cuite du quai. Elles traînèrent dans la poussière blanche. Elles y laissèrent des sillons étroits. Puis elles heurtèrent l'eau avec un bruit mat, se traînant dans la vase noire qui bordait le canal. La foule le suivit du regard, se massant au bord du quai. Quelques rires forcés s'élevèrent encore parmi les bateliers, mais ils moururent aussitôt dans la gorge des spectateurs.

s'arrêta au bord de la vase. Il tira sur la corde. Les idoles plongèrent dans l'eau grise du canal. La vase monta autour de leurs têtes d'argile crue. Le bruit de l'eau qui se refermait sur elles fut bref.

La foule recula d'un pas collectif. Le mouvement fut silencieux, presque invisible, mais la distance entre les premiers spectateurs et le bord du quai s'agrandit soudainement d'une coudée. Les visages devinrent pâles sous la poussière blanche.

se pencha vers l'eau. Il tint la corde serrée. Le visage des idoles était enfoncé dans la boue stagnante du canal. Sa voix était douce. Elle avait la patience de quelqu'un qui offre réellement à boire :

— Bois, mon seigneur. Bois et parle.

Le silence qui suivit fut si lourd que l'on entendait le clapotis de l'eau contre le flanc de bitume d'une barque éloignée. Personne ne bougea. Quelqu'un dans la foule fit le signe de la main contre le mauvais œil. Deux femmes se voilèrent le visage et s'éloignèrent rapidement, leurs sandales claquant sur la brique.

était debout contre le mur de briques crues d'un entrepôt de grains. Ses mains étaient serrées le long de ses cuisses. Quand la foule recula, il fit un pas en avant. Son pied droit s'avança dans la poussière, hésita un instant, puis se posa fermement sur le sol. Il ne dit rien. Il regardait la corde de palmier qui plongeait dans la vase.

tira sur la corde. Elle remonta, légère. La plupart des idoles d'argile s'étaient dissoutes dans l'eau stagnante ou s'étaient détachées, ne laissant que des fragments de terre molle qui glissèrent dans le canal. Il ne resta au bout de la corde qu'un morceau de boue grise qui retomba dans la vase.

enroula la corde autour de son poignet écorché. Il ne regarda pas la foule qui s'écartait devant lui.


Le soir glissait sur Hurmuzjard, peignant le ciel d'un violet sombre et poussiéreux.

marchait dans la ruelle qui menait à la maison. La rumeur l'avait devancé de plusieurs heures. Les ruelles étaient presque vides, mais à son passage, les portes de bois lourd se fermèrent les unes après les autres. Le son des verrous de bois glissant dans leurs encoches de brique résonnait régulièrement dans le silence du crépuscule. Le marchand d'oignons, assis sur son seuil, tourna la tête vers le mur dès qu'il vit l'ombre d' approcher.

attendait sur le seuil de la maison, debout dans l'embrasure de la porte. Ses bras étaient croisés sur sa poitrine. Elle regarda s'avancer. Ses yeux descendirent vers ses mains, notant la vase grise qui avait séché sous ses ongles et la trace rouge que la fibre de palmier avait laissée sur sa peau. Elle détourna les yeux.

marchait à trois pas derrière . Il ne portait rien. Ses yeux ne quittaient pas la corde boueuse qui pendait à l'épaule de son cousin.

Dans la cour, pétrissait le pain d'orge pour le soir. Ses bras entraient et sortaient de la cuve de pierre avec un mouvement régulier. Ses manches étaient relevées jusqu'aux coudes. Ses poignets étaient nus. Le silence de ses gestes était étrange ; le cliquetis familier du cuivre contre la pierre n'accompagnait plus le travail. Elle ne leva pas les yeux.

poussa la porte de l'atelier et entra.


L'atelier était sombre. Les volets étaient restés clos tout le jour, et l'odeur sucrée de l'huile de sésame s'était épaissie dans l'ombre.

était prostré contre son établi. Ses épaules étaient contractées, son dos voûté comme s'il attendait un coup. Ses deux mains enserraient le flanc de la Ningal de cèdre inachevée, ses doigts crispés sur le bois sombre. Ils ne bougeaient plus. Il tremblait.

entra. Il posa la corbeille de roseaux vide sur la terre battue. Le bruit du roseau sur le sol fut le seul son dans la pièce.

, et se tinrent près de l'entrée, immobiles le long des murs de briques crues. s'approcha d', s'arrêtant à une coudée de lui. C'était la première fois qu'il se tenait si près de son cousin devant .

Le silence dura. On n'entendait que la respiration d'. Elle était irrégulière. Un souffle court, puis un vide, puis un autre souffle.

posa sa main droite à plat sur sa poitrine, là où la laine grossière de sa tunique touchait sa peau. Il regarda le dos voûté de son père. Sa voix ne venait pas de sa gorge. Elle était basse, douce, comme une respiration nécessaire qui le traversait et le dépassait.

Yā abatī, innī akhāfu an yamassaka ʿadhābun min al-Raḥmāni fa-takūna liš-šayṭāni waliyyā, dit-il.

ne bougea pas. Il ne se retourna pas. Ses phalanges se serrèrent un peu plus sur le bois inachevé de l'idole. D'une voix étouffée, presque inaudible, il dit :

— Tais-toi.

Puis il répéta, sa main tremblant sur le flanc de Ningal :

— Ne prononce pas cela.


La nuit enveloppa Hurmuzjard, effaçant les contours de la ziggourat au loin.

Dans la cour sombre, regarda son poignet nu. La trace de cuivre s'était effacée sous la farine d'orge.

était assise près du métier à tisser. Sa main droite tenait la navette immobile. Le fil rouge n'avait pas avancé d'un pouce.

La cuve de pierre était sèche et propre.

Sur le seuil de la maison, la corde de palmier couverte de boue séchée reposait dans la poussière.

La boue sécha avant la nuit.


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