marcha vers Hurmuzjard le douzième jour, avant l'aube. Le sentier du canal était vide.
L’aube blanchissait les briques de Hurmuzjard. Les ruelles se remplissaient d’un bruit qu’ n’avait jamais entendu de l’intérieur — le frottement des sandales sur la terre battue, le claquement des rênes sur les flancs des ânes, les voix basses des hommes qui se réveillaient en marchant. Les habitants sortaient de leurs maisons en file, les épaules couvertes de lin blanchi, les bras chargés de pains plats et de petites outres d’huile. Les enfants couraient entre les jambes des adultes, leurs pieds nus soulevant la poussière qui ne retombait pas. Les flûtes commençaient déjà, loin, vers la porte sud, une mélodie répétitive qui montait par à-coups dans l’air immobile.
se tenait au bord de la ruelle principale, adossé au mur d’une maison de torchis. Il avait quitté la plaine avant l’aube, marché dans l’obscurité le long du canal asséché, contournant la ville par l’est pour entrer par la porte nord. Ses sandales étaient pleines de limon durci. Sa besace contenait la hache de bronze qu’il avait prise dans l’atelier d’ lors de son départ, le manche de frêne poli sentant le cèdre.
Un prêtre passa devant lui, portant une coupe d’encens fumant. Le regard du prêtre glissa sur , s’arrêta une seconde sur ses vêtements poussiéreux, puis continua. Il se pressa vers la foule qui s’engouffrait vers les portes.
se mêla au flot. Les corps le poussaient. Une femme lui heurta l'épaule. Un homme âgé cracha dans la poussière.
était à dix pas.
Il marchait avec deux artisans, le dos voûté, la besace d'outils sur l'épaule. Il ne se retourna pas. Il regardait devant lui. Vers la porte. Vers la fête.
baissa les yeux. La besace contre sa hanche, lourde du bronze de son père, pesa davantage.
Le flot les sépara.
La porte sud apparut, grande ouverte, encombrée de chars et d’ânes. Le soleil montait derrière, blanc et plat. La foule s’engouffrait, pressée, vers la plaine où la fête durerait jusqu’au soir. s’arrêta à trois pas de la porte. Les corps continuaient de passer autour de lui, le bousculant, le frôlant.
Un notable en robe de lin bleu se retourna. Il vit immobile, le visage tourné vers le ciel. Le notable s’approcha.
— Tu ne viens pas ?
leva les yeux. Les dernières étoiles pâlissaient à l’ouest, noyées dans la lumière blanche. Le croissant de Nanna, fin et argenté, disparaissait derrière le bord du ciel. regarda longtemps, comme s’il déchiffrait une écriture invisible sur la voûte. Le notable suivit son regard, inquiet. Les astrologues d’Ur lisaient les étoiles à chaque aube. Un homme qui regardait ainsi, immobile, dans la foule qui partait...
baissa les yeux. Il dit :
— Je suis malade.
Le mot tomba bas, presque inaudible dans le bruit des chars. Saqīm. Le notable recula d’un pas. Son visage se contracta. Il regarda dans les yeux, puis ses vêtements, puis ses mains. Il recula encore. Il se retourna vers la foule et dit quelque chose à l’oreille d’une femme. Le murmure se propagea, rapide, silencieux, comme une fissure dans le limon. Peste. La peste. Les corps s’écartaient. Ceux qui étaient près d’ se pressèrent vers la porte, se bousculant, piétinant les enfants. Une femme cria. Un homme tombait, se relevait, courait. En moins d’une minute, la ruelle autour d’ fut vide. La poussière soulevée par les sabots tournait encore dans l’air, lente, grise.
resta debout. Il regarda la porte sud. Le dernier char disparut dans la plaine, traînant une outre tombée qui rebondissait sur les cailloux. Le silence revint, différent de celui de la nuit. Un silence de portes claquées, de chiens enfermés qui aboyaient derrière les murs, de lampes abandonnées qui fumaient dans les maisons vides. tourna le dos à la porte. Il marcha vers le centre de la ville.
Les ruelles étaient désertes. Pour la première fois, traversait Hurmuzjard sans croiser un regard. Il marchait au milieu des rues, pas le long des murs. Ses pas résonnaient sur les dalles de terre cuite usées. Une porte claqua au vent, quelque part. Un chien aboya, longuement, puis se tut. passa devant l’atelier d’. La porte était close, le loquet abaissé. Il ne s’arrêta pas.
Le temple se dressait au centre, la ziggurat dominant les toits plats. Les grandes portes de cèdre étaient ouvertes, comme chaque jour de fête, pour que les habitants puissent y déposer leurs offrandes avant de partir. franchit le seuil. Il entra dans la cour intérieure, longeant le mur de gauche, pas le centre. Ses pas étaient silencieux sur les dalles de pierre.
Un mendiant dormait contre un pilier, la main ouverte sur le ventre. L'outre à ses pieds était vide. Il ne portait pas de lance. le contourna. L'odeur de vin aigre montait de ses vêtements.
Le sanctuaire s’ouvrit devant lui, une nef longue et basse, voûtée de briques en arc. L’obscurité était épaisse, rompue seulement par les lampes à huile de sésame qui brûlaient encore sur des supports de cuivre, leurs flammes jaunes vacillant dans le courant d’air. L’odeur d’encens brûlé et de graisse de mouton stagnait, lourde, sucrée, presque nauséabonde. Les colonnes de briques vernissées s’alignaient comme des gardiens silencieux, leurs ombres dansant sur les murs lorsque les lampes tremblaient.
s’avança. Ses yeux s’habituaient. Les idoles se dessinaient le long des murs, des dizaines, rangées sur des socles de pierre. Certaines en bois de cèdre, plaquées de feuilles d’or minces qui reflétaient la lumière. D’autres en argile cuite, peintes de couleurs vives écaillées par le temps. Des yeux de lapis-lazuli, des yeux de nacre, des couronnes de cornes de mouton ou de cuivre. reconnut le travail d’ sur plusieurs d’entre elles — les courbes du cèdre sous l’or, le poli minutieux qu’il avait lui-même aidé à réaliser dans l’atelier.
Les tables d’offrandes s’étalaient devant elles, chargées de viandes froides qui commençaient à se fixer, de galettes de farine fine et de fruits gâtés. Les mouches bourdonnaient, basses, lourdes, se posant sur les viandes, s’envolant, revenant. Le bruit était continu, insistant, le seul son dans le sanctuaire.
s’arrêta devant une petite idole d’argile, à hauteur d'homme. Le visage était lisse, les yeux vides de lapis-lazuli, la bouche une fente. Il s’accroupit devant elle. La table d’offrandes devant ses pieds nus sentait le miel renversé et la graisse qui tournait.
— Ne manges-tu pas ?
Sa voix était basse, presque un murmure. Elle se perdit dans le bourdonnement des mouches. L’idole ne bougea pas. Ses yeux de pierre fixaient le vide au-dessus de la tête d’.
— Qu’as-tu à ne pas parler ?
Une mouche se posa sur le front d’argile. Elle resta une seconde, puis s’envola vers la viande.
se releva. Il sortit la hache de bronze de sa besace. Le manche de frêne était lourd, marqué par les empreintes des prises d’. La lame, large et courte, avait servi à fendre le bois dur. la tint à deux mains. Le métal refléta la lumière d’une lampe proche.
Il regarda la rangée d'idoles. Le silence du sanctuaire s'épaissit. Le bourdonnement des mouches sembla s'éloigner, devenant un bruit de fond lointain. Il entendit son propre souffle, régulier, calme. Le sang battait dans ses tempes. Ses doigts se resserrèrent sur le manche.
Il leva la hache.
Le premier coup frappa l’idole d’argile au niveau du cou. Le bruit fut sec, brutal, énorme dans le silence — un craquement d’argile sèche, puis le choc de la tête qui tombait sur les dalles de pierre et roulait. se figea. Il écouta. Le gardien ronflait toujours, de l’autre côté du mur. Le bourdonnement des mouches reprit, indifférent.
Il s’approcha de la suivante. Bois de cèdre doré. Il leva la hache. Le coup entra dans le flanc, fendant le bois, révélant le grain brut sous la feuille d’or. La tête couronnée se détacha, roula sur la table d’offrandes, entraîna une galette dans sa chute. La viande glissa, heurta le sol. Les mouches s’envolèrent en nuage, bourdonnantes, furieuses.
passa à la suivante. Ébène noir. Le bronze rebondit sur le bois dur, laissant une entaille blanche. Il frappa une deuxième fois. Le bois céda, se fendit en deux, les yeux de nacre sautèrent de leurs orbites et roulèrent sur les dalles, blancs et aveugles. Il frappa une troisième fois. L’idole s’effondra en deux moitiés, le socle de pierre tremblant sous le choc.
Il s’arrêta. Ses bras brûlaient. La sueur coulait dans ses yeux, piquante. Il essuya son front du revers de sa main gauche, sentant la poussière d’or et d’argile s’y mêler. Il regarda ce qu’il avait fait. Trois idoles au sol. Des débris, des yeux de pierre, des fragments d’or mince comme du papier qui se chiffonnaient sous ses sandales. L’air était chargé d’une poussière fine, blanche et dorée, qui tournait dans la lumière des lampes.
Il repoussa une mèche de cheveux de son front. Il s’approcha de la suivante. Pierre calcaire. La hache glissa sur la surface lisse, dévia. Le rebond fit vibrer ses poignets, lui entaillant la paume gauche. Le sang coula, chaud, sur le manche de frêne. Il ne s’arrêta pas. Il frappa de biais, trouvant l’angle. La pierre éclata, des éclats tranchants volant dans l’air, un fragment heurtant son épaule, arrachant un trou dans sa tunique. Il continua.
Le rythme s'accéléra. Le fracas devint continu, haché par les silences de plus en plus courts. Le bois qui se fendait, l’argile qui s’effondrait, l’or qui s’épluchait, la pierre qui éclatait. Les tables d’offrandes se renversèrent, les viandes se mêlant aux débris, les galettes écrasées sous les pieds des statues qui tombaient. Les mouches tournaient en spirale, assourdissantes, noyant le bruit des coups sous leur bourdonnement furieux.
Une idole de bois tendre se renversa lentement, sans coup, heurtant une autre qui tomba à son tour, entraînant une cascade de trois, quatre statues qui s’effondrèrent dans un fracas de bois et d’or. s’arrêta, haletant. Le sang de sa paume avait séché, collant sa main au manche. Ses muscles tremblaient. Il appuya la hache sur le sol, le temps de reprendre son souffle.
Un bruit dehors. Des roues sur les dalles de la cour. Des voix. se figa, la hache à mi-hauteur. Son cœur cogna contre ses côtes. Les voix passèrent, lointaines, s’éloignant vers l’autre côté du temple. Le bruit s’éteignit.
Il s’approcha de la dernière idole.
Elle se dressait au fond du sanctuaire, seule debout dans le désastre. Plus grande que les autres, trois fois la taille d'un homme. C’était le grand dieu de la cité, Nanna, couronné de trois rangées de cornes de bronze qui projetaient des ombres croisées sur la voûte. Le corps était couvert de plaques d'or épais clouées sur le cèdre. Ses yeux de lapis-lazuli, immenses et cerclés d'argent, fixaient la nef vide. Ses bras dorés étaient tendus vers l'avant, les paumes ouvertes au-dessus des tables brisées. La lumière des lampes à huile dansait sur son torse métallique, lui donnant une présence immobile et lourde.
était essoufflé. Ses bras pendaient le long de son corps, lourds, engourdis. La sueur collait sa tunique à son dos. Il s'approcha du socle. L'or poli reflétait sa silhouette déformée, couverte de poussière blanche. Il regarda la statue. Les yeux de pierre semblaient fixés sur lui, immobiles et indifférents dans la pénombre.
Il ne leva pas la hache.
Il hissa l’arme par la lanière de cuir qui pendait à sa ceinture. Il passa la lanière autour du cou de métal de la statue, juste sous le menton d’or. La hache pendit, lourde, le tranchant contre la poitrine dorée, le manche de frêne oscillant lentement. Il recula de trois pas. Il regarda.
Le désastre. Les débris. Les yeux de pierre éparpillés. Les viandes piétinées. Et au milieu, debout, intacte, la grande idole avec la hache au cou.
Il tourna les talons. Il marcha vers la porte du sanctuaire. Le gardien ronflait toujours, immobile contre son pilier. passa devant lui, ses pas silencieux sur les dalles de la cour. La porte de cèdre se referma dans son dos, lente, sans bruit.
Il fit trois pas. La poussière du temple était encore sur ses sandales. Ses doigts étaient meurtris par les vibrations de la hache. Le sang sur sa paume gauche s’était séché en une ligne brune.
Il s’arrêta.
Un bruit de roues au loin. Puis un autre. Puis des voix. Pas les flûtes de la fête — des voix basses, fatiguées, qui revenaient.
Le premier char apparut au coin de la ruelle. Un âne tirant une charrette de lin blanc. Deux femmes assises à l’arrière, le voile baissé sur le visage. L’homme qui menait l’âne leva les yeux. Il vit debout au milieu de la rue. Il ralentit. Ses yeux allèrent du visage d’ à ses mains, à la poussière blanche sur ses épaules, à sa ceinture vide où ne pendait plus la hache d’. L'homme fit claquer sa langue et passa sans un mot.
Mais derrière lui, la ruelle se remplit rapidement. Des familles, des hommes aux épaules grises de poussière, des adolescents fatigués s'arrêtèrent. Ils reconnurent .
Le silence s'établit, lourd et chargé. Un jeune homme fit un pas de côté pour bloquer l'angle de la ruelle. D’autres l’imitèrent. Sans cris, sans gestes agressifs, ils formèrent un demi-cercle dense, un mur de corps en lin blanc qui s'épaississait à chaque instant. Ils laissaient un espace vide de dix pas autour d', mais cet espace se rétrécissait lentement.
ne se retourna pas vers le temple. Il regarda la porte sud au bout de la ruelle, à cent pas, et le ciel qui s'assombrissait. Ses doigts se fermèrent sur la boucle de cuir vide de sa ceinture. Pas pour frapper. Pour tenir.
Le silence dura.