La chaleur de midi pesait sur le toit de l'atelier. L'air n'entrait pas par la porte basse. Une odeur lourde d'huile de lin et de résine flottait dans la pièce. La poussière de bois restait suspendue dans les rayons de soleil qui traversaient les fissures des briques.
était assis sur un tabouret de palmier bas, les genoux pliés. Un mortier de pierre grise reposait entre ses cuisses. Il tenait un pilon de basalte noir. Ses doigts étaient serrés sur la pierre rugueuse. Au fond du mortier, un morceau de lapis-lazuli brut résistait aux coups. La pierre bleue venait des montagnes de l'est. Elle était dure.
Le pilon descendait avec un bruit sec. Clac. Clac. La pierre se brisait en éclats brillants, puis en grains fins, puis en une poudre d'un bleu profond. La poussière montait. Elle se déposait sur les cils d'. Elle colorait la peau de ses paumes et le dessous de ses ongles. La poudre bleue servait à peindre la coiffe des dieux et les yeux des statues de Sîn.
À trois pas de lui, travaillait devant son établi. Ses pieds nus étaient enfoncés dans les copeaux de cèdre. La sciure rousse couvrait ses chevilles et collait à la sueur de ses jambes. Ses bras étaient épais, marqués par les veines qui gonflaient sous l'effort. Il tenait un maillet de bois lourd et un ciseau de bronze noirci.
frappa. Le ciseau entama le bois de cèdre. Un grand copeau s'enroula et tomba au sol.
Tack. Tack. Tack.
Le maillet battait la mesure. C'était le même rythme chaque jour, depuis le matin jusqu'au coucher du soleil. Le bois de cèdre venait des forêts du Liban. Il était rouge et sentait la sève forte.
s'arrêta. Il passa le dos de sa main sur son front pour essuyer la sueur. Ses yeux étaient fixés sur le bloc de bois. Les bras de la statue n'étaient pas encore visibles. Le cèdre restait une masse brute, mais la forme d'un torse apparaissait sous les coups.
— Le ciseau doit suivre le fil du bois, dit . Si tu coupes contre la veine, le cèdre éclate. La statue est perdue.
Il ne regarda pas . Ses doigts caressèrent la surface rugueuse du bloc.
— Un dieu de cèdre dure plus longtemps qu'un homme, reprit . Les vers ne le mangent pas si l'huile est bonne. Les rois passent, mais le cèdre reste dans le temple. C'est un métier noble.
cessa de tourner son pilon. Ses doigts se serrèrent sur la pierre.
— La pierre est dure, dit .
— Le bleu doit être fin comme de la farine, dit . Les prêtres ne veulent pas de grains sur les paupières de l'idole. Travaille encore.
Le pilon reprit sa course dans le mortier de pierre. Clac. Clac.
L'argile était stockée dans de grandes jarres de terre cuite, dans le coin le plus frais de l'atelier. plongeait ses bras jusqu'aux coudes dans la masse grise. La boue collait à sa peau, froide et lourde. Une bulle oubliée faisait éclater la figurine au four.
Sur les étagères de briques, des dizaines de figurines séchaient. Sîn, le dieu-Lune d'Ur. Des bras courts collés au corps, une coiffe en croissant de lune. Leurs yeux étaient de simples trous faits avec une paille de roseau.
s'approcha des étagères. Il prit une figurine d'argile encore humide. Il voulait l'inspecter avant la cuisson.
Ses gros doigts manipulèrent la statue. Un geste trop rapide écrasa le nez de la figurine. L'argile molle céda. Une fissure s'ouvrit de la tempe jusqu'à la base du cou.
grogna. Il jeta la figurine dans la grande jarre de terre crue. La boue grise éclaboussa le sol de l'atelier. Le nez écrasé disparut dans la masse informe.
— L'argile était trop sèche, dit . La terre de ce canal ne vaut rien cette année.
Il prit une autre figurine et commença à lisser le dos avec son pouce humide.
regarda la jarre. La figurine détruite n'était plus qu'un tas de boue grise parmi les autres tas. Elle avait perdu sa forme en une seconde.
— Pourquoi façonne-t-on leurs yeux ? dit .
s'arrêta. Il tourna la figurine vers la lumière. Les orbites vides regardaient le plafond.
— Regarde les yeux, dit-il. Tu vois la profondeur ? J'ai mis trois jours sur ces orbites. Les fidèles s'agenouillent devant ce regard.
Il reprit la râpe. Le bronze gratta l'argile sèche.
— Ton grand-père sculptait les mêmes yeux. La ville le sait.
— Voient-ils ? dit .
posa la figurine sur l'établi. Il reprit la râpe de bronze. Le grincement remplit l'atelier.
regarda la poussière bleue qui séchait sur ses doigts.
La fin de l'après-midi apporta une brise de la plaine. La chaleur se retira des briques de l'atelier.
Dans la cour intérieure de la maison, le feu du foyer brillait. était agenouillée devant le four d'argile. Une fumée blanche et piquante de bouse de vache séchée montait vers le ciel clair. posait des galettes d'orge plates sur les parois brûlantes du four. Ses mains se déplaçaient avec rapidité pour ne pas brûler sa peau.
Le loquet de la porte de bois grinça.
entra dans la cour. Il portait un grand panier de roseaux tressés sur l'épaule. Il était plus jeune qu', mais son corps était déjà robuste. Ses yeux étaient clairs, mobiles. Il posa le panier près du puits. Les roseaux étaient frais, coupés le long du fleuve.
le suivait. Elle marchait sans bruit, ses sandales frôlant à peine la poussière de la cour. Ses cheveux noirs étaient retenus par un lacet de laine rouge. Elle portait une cruche de terre cuite sur la hanche. Elle s'approcha du foyer sans parler.
Elle vit la poudre bleue sur le col de la tunique d'. Elle détourna les yeux.
s'assit sur une poutre de palmier qui servait de banc. Il regarda qui sortait de l'atelier. Ses yeux s'arrêtèrent sur les mains bleues de son cousin.
ne toucha pas les figurines d'argile qui séchaient sur le muret de la cour. Il garda ses mains posées sur ses genoux.
posa sa cruche près du four. Elle s'assit à côté de .
Les doigts de glissèrent le long de son bracelet de cuivre. Le métal fit un petit bruit sec contre son poignet.
— L'eau du puits est basse, dit .
— Elle baisse chaque été, dit .
prit une galette d'orge chaude du four. L'odeur du pain grillé remplit la cour. Elle rompit la galette en quatre morceaux égaux. Elle distribua le pain.
Ils mangèrent sans parler. Le pain était chaud, marqué par la cendre du foyer.
regarda la porte fermée de l'atelier d'. Le bruit du maillet s'était arrêté, mais la poussière de cèdre flottait encore sous la porte basse.
— J'ai vu les prêtres sur la route d'Ur, dit . Ils avaient trois chariots. Ils s'arrêtent dans chaque atelier.
regarda . Ses grands yeux noirs étaient calmes. Elle ne posa pas de question.
posa le bout de ses doigts sur la terre sèche de la cour. Le sol était tiède, rugueux.
— Ils viennent chercher les idoles de la lune, dit .
ne répondit pas. Elle prit une gorgée d'eau de la cruche. Le silence revint dans la cour, long et dense. C'était un silence qui les séparait du bruit de la ruelle et des chants lointains de la ville.
Le soleil toucha l'horizon, devenant une boule rouge derrière la poussière de la plaine.
Le bruit de sabots résonna dans la ruelle étroite de Hurmuzjard. Deux ânes s'arrêtèrent devant la porte de la maison. Les voix des prêtres étaient fortes, habituées à commander.
La porte de l'atelier d' s'ouvrit.
Deux hommes entrèrent. Ils portaient de longues tuniques de laine blanche qui traînaient dans la sciure du sol. Leurs têtes étaient entièrement rasées, brillantes sous la lueur de la lampe à huile. Ils sentaient le nard et la graisse de mouton rance qui servait aux onctions rituelles. Leurs cous étaient épais.
s'inclina très bas. Son front faillit toucher le bois de l'établi.
— Les statues sont prêtes, dit .
Sa voix était basse.
Le premier prêtre s'approcha de la grande idole de cèdre. Un doigt passa sur le torse poli de la statue. La coiffe de lune fut vérifiée. Les orbites brillaient sous l'huile, bleues, profondes. Ses lèvres murmurèrent une formule qu' ne comprit pas.
— Le bois est bon, dit le prêtre. Mais la coiffe est trop étroite. La lune de Sîn doit être large pour que le peuple la voie depuis le canal.
— J'ai suivi les mesures du temple, dit .
Une petite statue d'argile fut prise sur l'étagère, tournée dans une main grasse.
— La ville a besoin de plus de figurines pour la fête de la moisson, dit le prêtre. Le roi veut que chaque maison ait son Sîn avant la nouvelle lune. , tu dois travailler plus vite.
La figurine retourna sur l'établi. Une pièce d'argent sortit de la bourse. L'argent était brut, coupé au ciseau en forme de croissant. Le métal fit un bruit sec contre le bois.
se tenait dans l'ombre de la remise, près des jarres d'argile. Ses bras pendaient le long de son corps, immobiles. Il regardait les crânes rasés des prêtres. Il regarda leurs tuniques blanches qui se salissaient de sciure rouge.
Les prêtres commencèrent à emballer les statues dans de la paille sèche. Ils les placèrent dans de grands couffins de roseaux tressés. Ils soulevèrent les paniers et sortirent de l'atelier.
les suivit jusqu'au seuil. Il s'inclina encore.
Le bruit des sabots des ânes s'éloigna sur le sentier du canal.
revint dans l'atelier. Il prit la pièce d'argent sur l'établi. Ses doigts se serrèrent sur le métal. Il souffla pour éteindre la lampe à huile de sésame. La pièce retomba dans l'obscurité.
s'approcha de l'établi. Il posa sa main sur l'endroit où la statue de cèdre avait passé la journée. Le bois n'était plus là. Il ne restait qu'un rond de poussière bleue et une trace d'huile de lin grasse sur la table de travail.
Le cèdre était mort avant d'être dieu.