L'ombre de la ziggourat touchait le seuil de l'atelier avant le lever du soleil. le savait sans regarder. Il l'avait vu hier, et avant-hier. Il avait dormi sur le banc, le ciseau serré dans sa paume. La marque du manche était incrustée dans sa peau, une ligne blanche sur le cal dur des années.
Il tenait le ciseau. Il ne sculptait pas. La surface du cèdre rouge destiné à Ningal reposait devant lui, polie depuis des heures sans que le visage ne prenne forme. L'idole restait aveugle, lisse, muette. La poussière du bois flottait dans le rayon qui entrait par le volet, lente, suspendue.
Dans la cour, pétrissait la pâte d'orge. Le bruit régulier de ses mains contre la cuve de pierre rythmait le matin. Un coup. Deux coups. Un coup. La pâte collait à ses avant-bras, blanche, épaisse. Un bruit qu' connaissait depuis des années, depuis avant que l'atelier ne soit à lui, depuis avant que le temple ne fût bâti peut-être.
passait devant l'ouverture. Le fil rouge dans ses cheveux accrochait la lumière. Le va-et-vient de sa navette produisait un son sec et régulier, comme le bruit de la pâte, comme le souffle de la maison. Elle ne ralentissait pas.
était assis sur le seuil, le dos contre la brique chaude, les mains posées à plat sur ses genoux. Il regardait la terre battue où l'ombre avançait lentement, inexorablement, coupant la ruelle en deux.
sortit de la maison. Il portait la tunique grise. Il s'arrêta sur le seuil. L'ombre de la ziggourat touchait presque ses pieds nus. leva les yeux. Il les posa sur son fils. Il les reposa sur le cèdre. Ses doigts restèrent suspendus au-dessus du bois.
Un pas dans la ruelle. Puis l'arrêt.
se raidit. Ses doigts s'enfoncèrent dans ses genoux. Une ombre s'immobilisa sur le seuil extérieur, brève, puis repartit. Sur la brique du linteau, une tablette d'argile fraîche. Elle y était. Elle n'y était pas avant.
traversa l'atelier. Il prit la tablette. Ses yeux parcoururent les signes cunéiformes tracés dans l'argile humide. Le ciseau glissa de sa ceinture, tomba, rebondit sur la terre battue avec un son mat. Il le ramassa sans regarder où il était. Il le glissa dans sa ceinture à l'envers, le tranchant contre sa hanche.
, depuis le coin de la cour, vit un éclat bleu sur la brique du seuil. Un petit fragment de lapis-lazuli, tombé de la parure du messager. Elle s'approcha, le ramassa et le glissa dans sa manche. Elle ne dit rien.
posa la tablette face contre l'établi. Il la laissa là, comme si elle pesait trop lourd pour être rangée. Puis il sortit les jarres. Trois jarres de terre cuite, lourdes, rugueuses. Il les alignait sur l'établi. L'huile de sésame était dorée, épaisse, immobile dans la lumière oblique. L'odeur rance et sucrée emplit peu à peu l'atelier, montant des jarres comme un souffle ancien.
entra. Il prit un tablier de cuir accroché au clou. Il saisit la première jarre. Il la tint contre sa hanche, comme il avait vu le faire des centaines de fois. Le poids était réel, lourd, chaud de la terre cuite qui avait pris le soleil du matin. ne dit rien. Pendant quelques instants, leurs gestes se superposèrent — qui tenait, qui scellait le couvercle avec un rouleau d'argile molle, nouant la cordelette de chanvre autour du tissu de lin — et quelque chose dans la pièce ressembla à avant.
Puis , le dos tourné, dit :
— Demain. Tu portes celle-ci au parvis. Un geste. Le balai sur les pierres. Puis tu reviens. Ils oublieront.
posa la jarre sur l'établi. Ses doigts ne la lâchèrent pas tout de suite. Ils restèrent sur l'anse en terre cuite, chaude encore. Sa bouche s'ouvrit. Le mensonge ne vint pas. Il dit :
— Je ne peux pas.
Le bruit de la pâte dans la cour s'arrêta. La navette de s'immobilisa. Le fil rouge resta tendu entre ses doigts.
se retourna lentement. Il regarda la jarre. L'huile dans la jarre. La surface plate et dorée, immobile, comme un œil fermé.
fit un pas vers lui. Sa main droite monta à sa poitrine. Il la posa à plat. Une seconde. Il dit :
— Yā abatī.
Sa voix était plus basse que la navette de , plus basse que le bruit de la pâte dans la cuve.
— Lā taʿbudi š-šayṭān.
Le mot Šayṭān tomba dans l'atelier. Pas d'éclaboussure. Le silence le but entier. ne bougea pas. Ses doigts se serrèrent sur le rebord de l'établi.
dit :
— Inna š-šayṭāna kāna li-r-Raḥmāni ʿaṣiyyan.
Le Diable est désobéissant envers le Tout-Miséricordieux.
Il dit ar-Raḥmān. Sa main resta sur sa poitrine, là où la laine brute touchait sa peau.
recula. Son dos heurta l'idole inachevée de Ningal. Le bois résonna sourdement. Il regarda son fils par-dessus l'épaule de bois, l'idole sans yeux entre eux. Il dit :
— Tu ne sais pas...
La phrase n'eut pas de fin.
Dans la cour, ne reprit pas le pétrissage. Elle essuya ses mains sur son tablier. La pâte restait collée à ses doigts. Ses doigts trouvèrent le bracelet de cuivre à son poignet. Ils s'arrêtèrent. Elle le retira. Le cuivre tinta une fois contre le rebord de pierre de la cuve. Elle le posa. Elle s'éloigna dans l'ombre de la cuisine sans se retourner. La pâte resta dans la cuve, inachevée, blanche et lourde.
posa sa navette. Le fil rouge resta tendu. Elle dit, sans lever les yeux :
— L'eau du puits est basse.
traversa l'atelier. Il ne courait pas. Il marchait trop vite, comme s'il fuyait quelque chose derrière lui qu'il ne pouvait pas nommer. Il attrapa le premier volet. Le bois grinca, sec, violent. Le deuxième. Le troisième. La pièce devint sombre. Un seul rayon entra par la fente du dernier volet, une lame de lumière qui coupait l'air en deux. La poussière de cèdre tournait dedans, lentement, infiniment.
Il se retourna. Son visage était coupé par le rayon. L'ombre prenait la moitié. Il semblait soudainement vieux dans la pénombre de son propre atelier. Il dit :
— Tu ne sais pas ce que tu dis.
Sa voix baissa. Elle ne monta pas. Elle se brisa sur chaque mot.
— Les prêtres ont des yeux. Les voisins ont des oreilles.
Il fit un pas vers . Il lui prit les épaules. Il ne le secoua pas. Il le retint. Son regard alla quelque part derrière son fils, incapable de croiser ses yeux et de supplier en même temps. Il dit :
— Un seul geste. Un seul. Pour nous. Pour ta mère. Pour ce que nous sommes.
Il répéta. Sa voix se brisa à moitié sur le deuxième mot.
Il montra ses mains. Les cicatrices sur ses phalanges, les anciennes entailles du ciseau, les brûlures de la résine chaude. Il dit :
— Ce ne sont rien face à ce qu'ils font.
Sa bouche s'ouvrit encore. Les mots vinrent, mais s'étranglèrent avant de sortir :
— La voie de nos... , la voie...
Ses bras retombèrent le long de son corps. Il resta immobile, soudainement petit dans l'atelier qu'il avait bâti de ses mains.
En fin d'après-midi, le puits derrière la maison était sec. était assis sur le rebord, une feuille de figuier entre ses doigts. Il l'arrachait en petits morceaux sans regarder ce qu'il faisait. Les doigts s'enfoncèrent dans l'écorce laiteuse. s'approcha. ne se leva pas. La distance habituelle entre eux — une coudée, toujours une coudée — n'y était pas. était à un pas. Il dit, les yeux sur les morceaux de feuille dans sa paume :
— Au canal, ils ont demandé pourquoi tu n'étais pas venu.
Silence.
— Ils ont parlé du brassard.
Il releva la tête. Il croisa le regard d'. Il ne le baissa pas. Il dit :
— Les gens parlent.
Il se leva. Il passa à côté d'. Leurs épaules se frôlèrent. Il ne s'en aperçut pas, ou fit semblant. Il ne regarda pas derrière lui. Ses sandales soulevèrent à peine la poussière de la terre battue.
La nuit s'installa.
Dans l'atelier, les volets étaient restés fermés. Personne n'était revenu les ouvrir. Les trois jarres d'huile de sésame trônaient sur l'établi, intactes. La surface de l'huile était plate, dorée, immobile. L'odeur rance et sucrée montait encore, plus lente, plus lourde dans le noir.
La pâte inachevée blanchissait dans la cuve, lourde, figée.
Le pain façonné dans la matinée, posé sur le seuil, commençait à durcir sous l'air sec.
était dans l'ombre de la maison. Sa navette était arrêtée. Le fil rouge était tendu entre ses doigts. Elle ne tissait pas.
était debout dans la cour. Il regardait la ziggourat au loin. Le mince croissant de Sîn montait au-dessus de la masse noire du temple, mince, tranchant, froid. La lune poursuivait sa route, indifférente.
La parole ne venait pas de lui. Elle le traversait.